• Proposition d'écriture 233 - Jules et Pimprenelle - Dada

    (« Jules » de Didier van Cauwelaert)

        « Je sais qu’il faut se méfier des coups de foudre, mais je suis devenu brutalement amnésique ». Manifestation de rejet ? La morale bourgeoise et moi, ça fait deux, j’avoue. Je chéris ma maîtresse. Elle prétend me rendre au centuple l’amour que je lui porte. L’amour ?    Sentiment bien ambigu de son vocabulaire.
       Bon, elle m’aime. Admettons ! Mais alors pourquoi me refuse-t-elle la fréquentation des chiennes de l’immeuble ? Pire : j’ai l’impression qu’elle entend choisir la chienne de mon cœur à ma place… Un mariage arrangé ?
       - Nan !
       - Moi, je n’en veux qu’une seule : toi, ma Pimprenelle.
       Au premier coup d’œil, je suis tombé en arrêt.
       Depuis je ne pense qu’à toi. Je ne vis que pour toi.
       Longtemps tu as hanté mes rêves. Je t’enlevais. On partait en Camargue. On se mariait, on avait beaucoup d’enfants... et tant de bonheur ruisselait sur notre couple…
       Trois ans de hachélème, ça brise un clébard. Une «vraie» vie de chien : courte sortie pipi le matin ; long tunnel sédentaire, enfermé à double tour ; pipi-caca le soir. Vivement la déclaration des droits du chien : toute la journée, dans une barre de cages sans lapins, au huitième étage, avec une boîte de canigou fadasse et une gamelle de riz insipide... même les criminels de Fleury-Mérogis ne subissent pas ça.
       Par bonheur, j’avais ma Pimprenelle pour voisine d’escalier ; Pimprenelle, la jolie barzoï du quatrième, sa chevelure de vamp qui lui tombe sur les yeux… Tous les cleps du quartier me l’envie... Je la rencontrais fréquemment sur l’aire cacachien près des bacs à sable. Pimprenelle était une créature de toute beauté, et, contre toute attente, elle était aussi sympa qu’elle était racée. Ni crâneuse, ni hautaine, ni prétentieuse, ni farouche... elle avait du chien et une classe phénoménale. Plus tard, elle aimerait tourner des publicités pour shampoings canins... «un poil de rêve, soyeux et souple». On voit ça à la télé... un métier en rapport avec son animale beauté…
       Et toi ?
       Moi ?
       Moi ? Euh… cow-boy ! Je sais : il me manque le chapeau adéquat et les révolvers à barillets, mais j’ai ça dans le sang. Le goût des grands espaces, l’envie de courses folles, l’intelligence du troupeau, la force explosive, la vitesse, la virilité... Et côté look, c’est pas pour me vanter, mais Clint Eastwood peut aller se rhabiller...
       ...Ses maîtres et les miens nous privaient de contacts pendant les périodes chaudes. Ils m’empêchaient ainsi d’éprouver cette virilité qui restait donc toute théorique.
       Le plus grand bonheur de ma vie m’a cueilli un soir de juin. Son maître, incognito, ma maîtresse, incognita, Pimprenelle et moi, nous sommes retrouvés — fortuitement ? mon œil !     Aux fins fonds du bois de Saint-Cucufa, non loin de la pièce d’eau... Un sourire, deux sourires, la main dans la main, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, langoureux, les mots chuchotés, les rires étouffés, la respiration accélérée… La mousse était douce ; nos deux chaperons laissèrent tomber les laisses. Ce n’était pourtant pas un jour à nous lâcher la bride.
        Et voilà ! tout arrive. Nous avons vécu une merveilleuse soirée d’amour. Tous les quatre. Désirs assouvis et cœur joyeux, nous avons repris, en chantant, le chemin de notre hachélème, d’abord ensemble, puis séparément.
       Pimprenelle et ma maîtresse durent prendre la pilule du lendemain.
       Immédiatement, je suis tombé dans un abîme de dépression itérative et sinusoïdale. Arc-bouté sur mes quatre pattes, je refusais de quitter le cacachien après le pipi du matin ; je refusais l’ascenseur après le caca-pipi du soir ; j’exigeais de monter par l’escalier. Au quatrième, je me ruais sur le paillasson du 412 et je tentais de glisser ma truffe sous la porte de Pimprenelle. Elle était là. Nous geignions en chœur et en contre-ut. Le rut permanent. Durant la journée, j’alternais de longues périodes d’asthénie névrotique et de courts mais violents moments de délire et d’agitation, de folie et d’angoisses extrêmes. J’arrachais la moquette avec mes griffes, je rongeais le bas de la porte d’entrée, je pissais sur le canapé du salon, je pleurnichais lamentablement ou je hurlais comme le loup au clair de lune. En rentrant, mes maîtres me trouvaient affalé dans mes excrétions, haletant et fiévreux, sur le flanc, langue pendante, regard vitreux.
       Il fallait faire quelque chose.
       Appliquant l’adage chinois «Le chien va mal ? ausculte les maîtres», le cano-psychiatre entreprit une introspection sociétale et leur posa mille questions délicates sur leur vie auxquelles ils ne répondirent, pas toujours exactement, d’ailleurs. Puis il me fit allonger sur la moquette et m’interrogea. Quelques questions sur mes cauchemars, mes aspirations, mes souvenirs d’enfance, mes rapports avec ma famille, mes fantasmes. Puis il me testa.
       — Su-sucre ?
       — Waf waf !
       — No-nosse ?
       — Rrrrhoua ! houah !
       Il me tend une photo...
       — Chachat ?
       — Grrrrrr ! Grrrrr !
       Il enfile un bonnet de laine avec des oreilles de lapin :
       — Cherché... va chécher lapin !
       — Wououaaaarf !
       Je fus secoué par un inextinguible éclat de rire... l’air con qu’il avait avec sa moumoute sur la tronche...
       Le spécialiste était formel. Mon cas tenait du trouble obsessionnel, d’origine libidineuse, alimenté par un syndrome d’enfermement. Il manque de soleil, votre cador ; de courses folles au cul des vaches ; de parties de chasse, truffe au sol ; de contacts avec les filles de son âge...
       Bon. Il encaisse son chèque et nous raccompagne. « Votre ménage branle dans le manche... je ne sais si vous avez décidé de rester ensemble, mais... pour le chien, le spectacle des conflits matrimoniaux, c’est pas trop bon... »
       Je suis un ingrat. C’est ma maîtresse qui me serine ça sans cesse sous ses sourcils circonflexes des grands jours...
        Un beau matin, mes maîtres ont déménagé, pour sauver leur couple — et leur chien — disaient-ils. Nous sommes maintenant installés dans une jolie fermette à Trou-sur-Morin.
       Ingrat ? Je dispose, certes, d’un très grand terrain de jeux et je cavale à m’époumoner. A tourner comme un dément, tout autour du lopin, j’ai creusé mon chemin de ronde. Comme après le passage d’Attila, l’herbe n’y repoussera jamais. Je me jette sur tout ce qui bouge : piétons, cyclistes, facteur, livreurs, gendarmes. Tout. Mais je me cogne la truffe à ce foutu grillage et je m’affale dans l’amertume et la mélancolie. Ici personne ne s’occupe de moi. Ils se sont rabibochés sur mon dos, ces deux-là, mais moi, ils m’interdisent de passer le portail ! Enfermé. Dehors, mais dedans !
       Double peine. Pimprenelle me manque terriblement. J’en suis malade. Je perds mes poils hors mue tel un chien galleux et je me gratte au sang. Il y a bien la chienne d’à côté qui me fait de l’œil... «une gentille chienne et des voisins charmants», me suggère ma maîtresse sur des tons sucrés. Elle veut me caser ? Avec cette vamp au QI de pois chiche ? Pas  question !
       Il n’y a que toi, ma Pimprenelle... Que toi… Si tu savais comme je les regrette, nos pipis au cacachien !
       Longtemps tu as hanté mes rêves... je t’enlevais…
       Il est minuit. J’ai creusé sous le grillage toute la journée d’hier. La lune claire m’accompagne, haut dans le ciel étoilé. J’ai pris la route en sifflotant. J’arrive, ma Pimprenelle… J’arrive ! 

     

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