• Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle

        Là où je veux vous emmener aujourd’hui est un endroit bien loin de nous, dans l’hémisphère sud de la planète, en Patagonie chilienne. Là où vomissent encore les volcans trublions, les hommes gauchos et où  les femmes fécondes entretiennent le foyer. Là aussi où les lacs froids comme la mort ensevelissent les civilisations disparues. Là où errent les âmes des défunts, les indiens Mapuches, peuples de la terre, exterminés par les conquistadors espagnols et la civilisation.  

    Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle

       
         C’est au siècle dernier que cette histoire a émergé. Mes amis araucaniens, originaires de la région, me la contèrent un soir d’été austral, février 1990, lors d’un asado traditionnel, face au lac Villarica, dos au volcan du même nom. Nous étions au Chili, à Pucon très exactement, ville à ce jour reconnue comme le Saint-Tropez des riches familles locales et terres originelles des indiens. Ce récit constituera pour les uns un simple divertissement. En  émergera sans doute pour les autres un véritable sens et une évidente morale.   
         En 1980 naquit en ces lieux une petite fille que l’on nomma Munay. Sa famille, descendants des indiens mapuches, vivait là depuis toujours. Les parents, Luis et Maria tenaient l’épicerie principale de la ville.  Munay (amour en langue mapuche), arrivait tardivement. Le couple quadragénaire n’espérait plus cet enfant du miracle mais avait beaucoup prié.    
         La première année de Munay ne fut que célébrations et fêtes, cette petite fille tant attendue cristallisait toute l’énergie des parents et monopolisait, tant leur amour que leur attention et leurs espoirs.    
         La deuxième année de l’enfant s’avéra plus difficile, Munay était aveugle, tous les tests le confirmèrent. Pour Luis et Maria l’enfer venait tout juste d’entrouvrir ses gigantesques portes…    
         Munay était pourtant la plus jolie petite fille de la création. Comment réaliser que ces grands yeux châtaigne, ourlés d’épais cils  bruns, dardant sur vous un regard  intense et pétillant,  n’y voyaient aucune image, aucun reflet. Si petite, si chétive, elle portait fièrement une lourde tresse, exacte réplique de la couleur de ses yeux. Elle avait ce teint de porcelaine que l’on n’attribuait généralement qu’aux anglaises de souche. Loin de ressembler à la bouche cramoisie des autochtones araucaniennes, les lèvres de Munay semblaient vidées de leur sang. Elles étaient rose poudré, à  peine teintées, elles n’avaient guère de couleur mais l’on ne voyait cependant qu’elles en contemplant l’étonnante perfection de cette petite fille.    
         La troisième année de la vie de la petite fut sans doute la pire pour Luis et Maria. Non seulement Munay était aveugle mais elle se révéla également sourde et muette.    
        Suite à une brûlure sur le barbecue du jardin, les parents ne purent que s’incliner devant le tout dernier diagnostic, Munay n’avait pas le sens du toucher,  caresses ou  douleurs n’avaient aucun effet sur elle. L’enfant s’avéra de  plus, dépourvue d’odorat et de goût, son agustie était totale. Les plus éminents médecins de la planète s’emparèrent du phénomène, les médias du monde entier saisirent aussitôt la manne. Cette merveilleuse petite fille n’avait plus aucun sens, elle était pourtant radieuse, belle et heureuse, incroyablement sereine et épanouie par l’incroyable plénitude de sa vie intérieure.    
         Comment expliquer la joie de vivre de cette enfant ? Elle n’y voyait pas, n’entendait pas, ne pouvait s’exprimer, ne sentait rien et ne ressentait rien. Quelle leçon de vie pour la planète ! Elle avait un corps sain et bien fait, une grâce exceptionnelle, un esprit forteresse construit par l’amour des siens, l’intelligence et l’autonomie de sa pensée. Elle vivait une vie de papillon ou de libellule, ses handicaps alliés à sa beauté l’avaient rendue unique, précieuse,  lumineuse, extraordinaire. Ses yeux morts  donnaient la joie à qui la contemplait.   
         Cette enfant semblait comblée. Les marchands du temple décidèrent de creuser le sujet …   Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle 
         Encouragée et financée par un gouvernement récupérateur et des médias intéressés, la famille, issue d’indiens Mapuche veillait à la « guérison » de l’enfant. Elle trouva enfin « le grand  coiffé », un vieillard plus que centenaire, grand mage et sorcier des Andes, capable de tous les miracles… Il passa deux nuits près de l’enfant, brûlant des herbes, récitant de mystérieuses incantations face au volcan. Tout ce temps Munay ne cessa  de hurler. Au petit matin du troisième jour, « le grand coiffé » quitta en vacillant la maison de bois des parents, réclama ses  pesos et affirma que la petite était libérée de ses démons. Munay sortit à son tour de la cabane, elle y voyait désormais  parfaitement bien. Son regard se porta tout d’abord sur le ciel plombé, le lac immobile, le volcan aux fumerolles éparses, sur ses parents ensuite. Il s’attarda un long moment sur la meute de curieux massée alentours. Elle entendit clairement les cris de la horde de journalistes postés tout près de là. Elle sentit la chair animale qui grillait sur le barbecue de la terrasse en prévision de l’asado du miracle. Quelques gouttes de pluie tombèrent sur ses lèvres, leur goût la révulsa. Elle s’accroupit enfin pour caresser l’herbe du jardin, un gazon artificiel que l’on avait posé la veille pour faire joli face aux caméras.    
         La petite n’aima rien du monde nouveau qu’elle découvrait.  Elle pleura un instant son univers d’avant puis, se retourna, courut à la cabane de bois, récita les incantations du « grand coiffé » à l’envers, et fut à nouveau privée de tous ses sens. Elle retrouva alors le bonheur d’exister et un sourire d’ange se dessina alors sur ses lèvres si roses.

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