• Proposition d'écriture 230 - La vieille dame au parapluie - Raynald

     

    Proposition 230 - La vieille dame au parapluie - RaynaldLa vieille dame au parapluie vous en dira long…

     Tout comme celle ou celui qui, osant se laisser errer dans un ailleurs plein de mystère, avec le cœur, mû par une patience attentive, prudente, voire courageuse, aura su visiter cette magnifique boutique aux airs d'autrefois, où s'inventent et se renouvèlent le plus souvent à notre insu des trouvailles hétéroclites. D'où aussi, se tissent des trames d'histoires parfois rocambolesques, des canevas de pages de vie intimistes.

    La vieille dame, dos courbé par son âge certain, coquette dans son imper matelassé aux peluches grisâtres incrustées, s'avançait avec dignité dans l'étroite allée encombrée. Un parapluie, ouvragé d'un pommeau stylisé représentant une licorne recouverte d'une dorure vieillotte, dépassé par l'usure du temps, se laissait guider par la main habile encore forte de sa propriétaire qui était en fait, d'une agilité remarquable.

     C'est alors qu'elle se souvint d'un magnifique visage peint en filigrane sur une valise d'une autre époque. Mais dans quelle satanée rangée l'avait-elle rencontré ? Elle ne savait plus exactement, entre tout ce bric-à-brac éparpillé ici et là, ces tissus de brocantes disparates jetés pêle-mêle, ces objets dans tous les coins et qui par surcroît se ressemblaient tous.

    Le cuir tanné qu'elle avait alors caressé avec une langueur toute en retenue lui avait rappelé une rencontre des plus particulières. Il avait su conserver la patine d'un âge révolu. D'un blond vieilli avec les ans ! Des craquelures sinueuses s'amusaient à y dessiner des méandres coquins semblables aux rides expressives qui décoraient le visage blafard d'Esméralda leur propriétaire enjoué. Un joli prénom pour une jeune vieille encore vive et fière d'avoir en elle la partie roumaine héritée de sa lignée maternelle.

     Sous une pile de livres en équilibre sur d'archaïques boîtes à chapeaux superposées, datant sans aucun doute du siècle passé, la pétillante cliente retrouva la valise. Sa valise.

     Dans une langueur toute calculée, elle en approcha une main troublée par de petits tremblements involontaires. Vifs comme l'éclair, des souvenirs enfouis refirent surface. Elle les accueillit tout d'abord froidement, comme s'ils n'avaient jamais existé, puis, tandis qu'une émotion puissante la submergea malgré elle, elle le fit avec une raison presque passionnée.

     Cela ne se peut pas, se dit-elle quand des doutes accusateurs s'insinuèrent dans son for intérieur. Mais non, cela ne se peut pas. Ce n'est pas vrai. C'est une autre. Cela est arrivé à celle que je n'étais pas. À l'autre, pas à moi.

    Et pourtant, elle dû, avec un courage qui lui paraissait encore des plus parcimonieux, faire le deuil de son présent confortable et si précaire, et accepter en dernier recours, comme seul retranchement possible, de se plier à l'inévitable, à cette vérité jadis vécue et pourtant encore, il y a à peine quelques instants,  tapis au plus profond de son inconscient. Caché dans l'attente sournoise de la résurgence problématique.

     Elle se revit comme si c'était hier, drapée dans cette chemise de nuit translucide, les seins aux garde-à-vous dans leurs mamelons durcis par la passion. Auréoles légèrement colorées en des années de jeunesse, héritées de sa mère, la sulfureuse Esméralda. Accroupie de désir sur des coussins de velours et de cachemires exotiques, de rouge, de vert et d'orange brûlée travaillée en fils tissés main, elle rêvassait à son prince charmant. Léopold. Léopold le XVI de son rang. Léopold en habit d'apparat, de la Marine Royale des forces Anglaise et Britannique, posant pour la postérité devant l'élite en attente de l'imprévu et du sensationnel. Elle l'avait tant désiré, pour finalement le détester comme une folle. Elle avait aimé un visage flou, un corps athlétique sans âme, des yeux d'enfer d'un vert bleu couleur des marais de son enfance sans vie...

     Elle se souvenait des rives sinueuses aux feuillages d'or de joncs et de quenouilles couleur brun marron aux chauds reflets mordorés...

     Elle se souvenait de tout et surtout de cet homme grand et fort, à l'abondante tignasse, disparu d'une manière inattendue, beaucoup trop tôt dans sa vie.

     Elle n'avait que treize ans, et pourtant déjà, elle en était follement amoureuse. Lui, il l'avait cruellement trahie. Il disparut comme dans un éclair. Semblable à un rêve. Une soirée il était là, il l'avait bordée avec une tendresse toute en chaleur. Le lendemain au réveil, il avait disparu. Tout était terminé, fini à jamais. Elle l'avait cherché partout. Chaque pièce de la maisonnée fut scrutée à la loupe. Elle en avait l'habitude. Car il aimait, lui, son père adoré, plus que par-dessus tout, lui jouer de mauvais tours. C'était un espiègle incontrôlable. Il aimait jouer à cache-cache avec sa fille adorée.

     Depuis ce jour de cauchemar, elle avait inconsciemment décidé qu'aucun homme ne lui ferait ainsi mal. Plus jamais, non, se jura-t-elle solennellement, elle ne serait abandonnée. La souffrance avait été trop grande. La blessure trop profonde, le deuil trop long à faire.

     C'est ainsi qu'Esméralda devient l'amante favorite des représentants mâles, parodies des portraits de son père qu'elle ne reçut jamais en héritage tel de sombres tableaux vite décrochés des murs de sa vie, rapidement oubliés de sa conscience sélective. Depuis ce jour fatidique, elle laissait la première au lieu d'être jetée comme une vulgaire guenille.

     Ayant retiré sa main de l'objet tant convoité, elle se dirigea tête haute vers le comptoir embourbé de la réception et...

     

     

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  • Commentaires

    1
    Ludmilla
    Vendredi 2 Octobre 2015 à 15:52

    J'avais aimé la première lecture de ton texte sur l'atelier, l'écriture, le climat... je le relis avec autant de plaisir sur ce nouveau blog, bravo !



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