• Proposition d'écriture 229 - La reine du bal - Domino

     

    A peine la porte se refermait-elle sur la blouse blanche de l’infirmière que Camille souffla :

    - Je ne supporte plus ses rodomontades, je  ne veux plus qu’elle mette un pied dans ma chambre. Débrouille-toi  pour la convaincre de partir, je t’en prie !

    Paul ne répondit pas, le visage toujours collé au carreau de la fenêtre, l’œil perdu au fond du parc. Elle avait toujours été  de nature valétudinaire. Il se souvenait de leur première rencontre  au bal de promo de dernière année : silhouette évanescente dans sa robe turquoise rehaussée de perles cousue. Elle avait l’air, avec son teint éburnéen et ses cheveux de paille claire, d’une fée diaphane égarée dans cette foule de jeunes étudiants sportifs et hâlés qui respiraient la santé de tous leurs pores. Il l’avait observée comme on découvre un objet insolite au milieu d’autres trop familiers. Son étrangeté l’avait séduite et il s’était dès lors employé à la séduire.

    Il s’attaquait  sans le savoir à très forte partie, la plupart de ses amis se montrant très philistins et sceptiques  sur l’issue de ses espoirs, lui reprochant de regarder voler les coquecigrues… Ils n’imaginaient tout simplement pas Paul, si expansif et extraverti, vivre auprès d’un fantôme de femme comme Camille dont ils se moquaient ouvertement. Pendant un certain temps en effet, la belle à la pâle carnation ignora son manège et ses manœuvres de rapprochement mais il se montra pugnace et fut enfin récompensé de ses efforts. L’humour lui sauva la mise et c’est ainsi qu’ils convolèrent six mois plus tard.

    A l’époque, Paul se montrait dithyrambique sur sa nouvelle vie auprès sa blonde Ophélie qu’il exhibait partout en société, comme un petit animal savant qui se tenait en silence dans son ombre. Pourtant très vite, elle s’épuisa dans ce rôle, se montra lasse et imperméable aux effets de manche de son trublion de mari. Elle  ne supportait plus ses soirées interminables où elle devait faire de la figuration. Elle s’alanguit et maigrit encore, devint l’ombre d’elle-même, redoublant d’arguties pour se soustraire aux corvées mondaines que lui imposait son époux.

    Petit à petit, Paul sortit sans elle, cédant à ses désirs de solitude et de silence. Alors il la laissait seule à la fenêtre du salon, à regarder des heures le ciel s’emboucaner petit à petit jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus distinguer les contours des collines avoisinantes. Il ne s’aperçut pas tout de suite que le mal qui s’infiltrait dans son esprit innocent gagnait du terrain. Il la laissait au lit le matin et la trouvait allongée le soir sur le canapé du salon, un pâle petit sourire aux lèvres pour lui souhaiter bonsoir. Il se rendit compte un jour qu’elle dépérissait vraiment, qu’il ne pouvait plus la laisser seule et engagea une infirmière à domicile qui dormait dans la chambre d’amis. Elle ne resta pas plus d’une semaine, Paul engagea ensuite une jeune femme irlandaise qui cherchait à parfaire son français, il y eut ensuite une veuve, infirmière à la retraite puis une étudiante en médecine qui cherchait un job d’été, ce fut un manège permanent, toutes se plaignaient du caractère irascible de la patiente et de sa méchanceté…

                Paul se retourna vivement :

    - Qu’est-ce que tu lui as fait encore ?

    - Tu veux dire qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Il se trouve qu’elle m’a apporté mon thé pratiquement froid,  si je ne lui ai pas dit cent fois ! Voilà ce qu’elle m’a fait  répondit-elle en hurlant.

    Paul regarda la forme décharnée sur le lit, le cheveu rare et emmêlé, les joues rougies par la colère et les mains comme des griffes serrant les draps, il ne restait rien de la petite fée du bal, rien qu’une mégère aigrie qu’il ne reconnaissait plus…

     

     

    « Proposition d'écriture 229 - Retour de combat - LucePropositions d'écriture 228-229 - Dithyrambique sonnet - Josée »

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    Ludmilla
    Vendredi 2 Octobre 2015 à 16:10

    J'ai beaucoup aimé ta reine du bal et on chemine avec tes mots dans ta superbe écriture sa descente vers la méchanceté. Pauvre Paul, les histoires d'amour finissent mal... en général

    2
    Dada
    Mardi 6 Octobre 2015 à 15:04

    Bon... je disais... :o)) ! Bravo. Très belle écriture et parfaite utilisation des éburnéens, des coquecigrues, valétudinaire, etc. pour cette "tuile" qui est tombée dans les bras de Paul. Fut-elle un jour, vraiment, la reine du bal ? Hummm... j'en doute. Mais l'amour est aveugle.



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :