• Proposition 256 - Le pain au feu de bois - Christiane

     

    Proposition 256 - Le pain au feu de bois - Christiane

        Baptiste restait l’unique boulanger du village qui avait su conserver aussi son bureau de Poste, un seul bar, celui des Copains et une boucherie qui n’aurait certainement pas de repreneur quand Patrick partirait en retraite. Le commerce de Baptiste marchait bien à présent malgré  quelques difficultés du début mais il ne fut jamais vraiment dans le pétrin. Sa femme, Blandine, jolie brune plantureuse, tendre comme le bon pain, gérait parfaitement la boutique. Elle assurait même les deux tournées hebdomadaires dans les hameaux alentour. Bref, ça ronronnait doucement et Baptiste consacrait à dame nature ses jours de repos. Au gré des saisons, rien ne lui échappait : les châtaignes, les noisettes, les baies et surtout les champignons.

        Un jour de repos,  revenant d’une belle journée de cueillette de champignons au volant de sa vieille Méhari qu’il réservait à ses sorties champêtres, Baptiste fut médusé, à tel point qu’il avait ralenti pour être certain qu’il ne rêvait pas. Non, il ne rêvait pas et ce petit freluquet de Receveur principal avait un sacré toupet d’aller chercher son pain à la supérette  du bourg voisin plutôt que de s’approvisionner à la boulangerie du village ! Il le regarda vider son coffre chargé des courses. Là, il n’y avait rien à dire car plus aucune épicerie n’avait survécu au village. Mais le pain, le pain !!

     Baptiste relança la Méhari suffoqué par tant de mesquinerie. Car, bien sûr, la baguette coûtait moins cher là-bas que chez lui. Une énorme envie de lui faire passer le goût du pain à ce trou-du-cul envahit notre homme qui s’essuya le front perlé de sueur provoquée par la colère.

        Il se remémora le départ à la retraite de l’ancien Receveur, un homme qui savait fidéliser ses clients celui-là. Un barbecue avait été organisé auquel avaient participé les villageois ; le boucher avait fourni les saucisses et les côtelettes, Baptiste avait cuit le pain décliné sous de multiples formes, les femmes avaient préparé moult salades, gâteaux et tartes. Ca avait été une fameuse fête ! Puis était arrivé son remplaçant, un jeune frais émoulu, imbu de sa personne, bref, pas très sympathique. Mais il fallait bien déposer son argent quelque part et La Poste étant la plus proche, on ne se posait pas de questions.

        Ce fut donc très certainement ce jour-là que Baptiste prit sa décision. Il rentra plutôt énervé et Blandine eut un mal de chien à le calmer. Quand elle apprit la raison de la colère de son époux, elle fut elle-aussi écœurée par tant de mesquinerie. On lui confiait bien notre argent à celui-là, tout de même, un retour de gratitude c’était le minimum.

        Devant son fourneau, Blandine marmonnait  tout en faisant sauter une fricassée de cèpes qui embaumait la cuisine.
         Quand on pense qu’il nous avait refusé un prêt ce godelureau pour améliorer le four à pain ! Attendez un peu que les taux baissent qu’il disait, ça ne va pas tarder… Sûr que lui, il avait pas de peine à le cuire le pain, vu qu’il préférait celui de la supérette, blanc, spongieux, sans goût et, en plus, emballé dans du plastique ! Quelle honte.
        Au fil des fournées, Baptiste mûrissait une vengeance. Plus jamais il n’aura mon argent ce freluquet qui nous ôte le pain de la bouche. Je vais revenir à la méthode ancienne : le matelas. Enfin, peut-être pas le matelas... Alors, les mains dans le pétrin, Baptiste malaxait la pâte bien trempée de ses gouttes de sueur, abondantes les jours de grande colère.

        Quand, un peu plus tard,  le Receveur pénétra dans la boulangerie, Blandine, abasourdie, courut chercher son mari au fournil. Celui-ci arriva, blanc de farine mais le nez tout rouge de colère,  provoquant un sourire chez le freluquet de La Poste qui regretta plus tard de s’être laissé aller à un trait d’humour.
        Il voulait quoi le Monsieur ? Du pain peut-être ? Ah non, pas de pain ? Des explications sur mes absences bi-hebdomadaires au guichet pour le dépôt de mes recettes ?  Mais des recettes y’en a plus mon bon Monsieur, en tout cas pas pour vous. Allez donc réclamer celles de la supérette, là vous achetez votre pain,  qui doivent peser bien lourd dans votre balance comptable !
        Le Receveur en resta coi, les bras ballants et le regard stupide. Ne parvenant pas à trouver une réplique il tourna les talons et sortit de la boutique. Il fit quelques pas sur le trottoir, se ravisa puis rentra à nouveau dans la boutique. Il expliqua que la supérette était tenue par sa sœur et que c’était là l’unique raison de l’approvisionnement de ses baguettes lesquelles n’étaient pas à son goût mais il fallait savoir se tenir les coudes en famille, pas vrai ? Là-dessus, il partit pour de bon laissant  Baptiste et Blandine méditer sur sa réplique.

        Un matin, quelques jours après cette visite, le Receveur se présenta à nouveau chez Baptiste, sourire aux lèvres. Une discussion commencée dans la boutique se continua dans la cuisine, puis autour de la table du déjeuner. A l’issue de cette matinée, on vit les deux hommes se serrer chaleureusement la main sur le pas de la porte, on aperçut une baguette dorée à point sous le bras du Receveur qui lança à Baptiste « allez, vous avez du pain sur la planche ! » et les deux compères partirent dans un grand éclat de rire.
        C’était du pain béni cette affaire là : le Receveur avait convaincu sa sœur d’abandonner la cuisson de ses pâtons industriels au profit d’un partenariat avec Baptiste qui dorénavant cuirait le pain pour la supérette. Cerise sur le gâteau, ce serait avec un nouveau four à bois pour lequel un crédit avantageux avait été proposé à Baptiste.
        Le boulanger se frotta les mains et le Receveur fut soulagé de voir le commerçant reprendre le chemin de La Poste deux fois par semaine.

     

     

     

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