• Proposition 255 - N'ouvrez pas la porte - Kanga

     


    N’ouvrez pas une porte que vous seriez incapable de refermer ! (proverbe persan)
    Je n’aimais pas ma vie prisonnière de la routine, sans imprévus, sans couleur et sans passion ! Je n’aimais pas mon travail dans une banque XXL, noyée sous des colonnes de chiffres ésotériques qui défilaient sans cesse, à la queue leu leu, sur l’écran de mon ordinateur. Je ne m’aimais pas non plus. Je me savais incapable de prendre mon destin à bras le corps, d’oser des rêves fous, des décisions fulgurantes. Dès la sonnerie du réveil, du matin au soir, je passais mon temps à compter les secondes « tic-tac, tic-tac », pour ne pas être en retard, pour ne pas perdre de temps, pour ne pas… Telle une automate décervelée, qui tourne en rond jusqu’à ce que sa mécanique s’épuise. Pourtant un jour de printemps, en sortant du métro, le chant mélodieux d’un oiseau perché dans un marronnier aux feuilles vert tendre s’insinua dans mon oreille et me charma. Je m’arrêtai pour l’écouter et je perdis la notion du temps. Quand le silence se fit, j’étais en retard… Très en retard ! Alors un coup de folie me prit ! Je brisai d’un coup la morne routine et je changeai d’itinéraire illico. Je me précipitai — oui, quand même, je n’avais pas encore perdu toute conscience de ponctualité — je me précipitai donc dans la rue des Ménines ! Ce fut mon nouveau trajet obligé. Le temps s’écoulait autrement et mon regard en éveil fut de plus en plus intrigué par la vitrine du 937, une vitrine éclairée, mais où la vue était confisquée par des rideaux blanc cassé, tirés sur un mystère. J’en fus vite obsédée. J’y pensais sans cesse. Et un soir, en sortant du travail, je n’y tins plus. Il  fallait que j’entre. Je cherchai en vain une sonnette absente… Je poussai la porte. À mon grand étonnement, elle s’ouvrit et je pénétrai dans une pièce vide, entièrement blanche. Le son apaisant d’un carillon à vent en bambou annonça mon arrivée. Un homme entre deux âges, soutenu par deux cannes fit une entrée cahotante par une porte quasi invisible au fond de la pièce, les yeux obscurcis par des lunettes noires. Au premier regard, je le trouvais laid et peu avenant. — Que puis-je pour vous ? — Je ne sais pas… Je suis entrée par curiosité, ce magasin toujours éclairé à la devanture invisible m’attirait, vous comprenez ? — Tout à fait ! Mais c’est notre principe premier, nous n’accueillons que des clients vierges d’idées sur nos activités. — Vous vendez quelque chose ? — En effet, nous sommes une sorte d’agence de voyages… d’un type très particulier, il faut bien le reconnaître.  Ici pas de publicité vantant des pays idylliques… Pas besoin. Nous vous invitons en quelque sorte à des voyages de l’esprit. — Étrange… — Je vous l’accorde. Mais suivez-moi dans la pièce à côté. Nous pénétrâmes dans un espace aux murs également nus, seulement éclairé par la lumière jaune rosée de deux grosses lampes en cristal de sel. Il m’invita à m’asseoir dans l’un des grands fauteuils en cuir fauve qui se faisaient face. — C’est un voyage très extraordinaire auquel je vous convie. Que diriez-vous d’aller admirer les aurores boréales en une demi-heure aller-retour ? — Vous vous moquez de moi ? — Absolument pas. Le premier voyage est gratuit. Regardez-moi… dans les yeux… Et il retira ses lunettes noires… Je ne pus dès lors arrêter de le fixer, littéralement scotchée par son regard magnétique, ses yeux aux iris bleu glacier, cerclés de noir. Avant de sombrer, guidée vers l’ailleurs par sa voix envoûtante qui s’enroulait en boucles autour de moi, il m’apparut d’une beauté stupéfiante. Quand j’émergeais de cet univers étonnant, épuisée, subjuguée et ravie, j’étais conquise. Je revins souvent dans cette boutique étrange, où il me fit contempler des merveilles et je vis fondre peu à peu mes économies… J’étais accro et éperdument amoureuse de Paul, oui je l’appelais Paul maintenant… nous étions devenus plus intimes, en tout bien tout honneur.  Il était le propriétaire et l’unique occupant de la boutique où il exerçait ses talents.  Les clients étaient rares, sans doute. Je n’en ai jamais rencontré. Après une existence aventureuse, sa vie douloureuse d’infirme lui semblait une chute sans fin dans un sombre gouffre.  Je sentais que mes visites lui faisaient du bien. Il disait que j’étais la petite lumière de ses jours. D’ailleurs, il ne me faisait plus payer mes odyssées extraordinaires. J’avais profondément changé. J’avais des projets avec Paul dont il ne savait encore rien. Jusqu’à ce soir. Jusqu’à ce retour de mon dernier trip. Cette fois, je fus emportée dans un atroce cauchemar, pourchassée par l’indicible et le fracas hurlant des armes…  Horrifiée, je repris doucement mes esprits et j’ouvris lentement les yeux. J’avais en mains un colt 45 encore chaud.  Paul gisait sur le sol dans une mare de sang, mort… 

    Coupable… Je plaiderai coupable…

     

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