• Proposition 250 - Le colosse - Olivier M

     

       J’ai tout de suite sympathisé avec Geoffroy lorsque je l’ai rencontré sur les bancs de la fac. C’était un gars sérieux sur qui on pouvait compter. Il inspirait confiance. Rien ne lui faisait peur. Dans ces années-là, il fut l’un des premiers à pratiquer le saut à l’élastique. Un jour, il nous fit, en cours, un exposé sur cette discipline. Je l’entends encore : « Il s’agit de transformer la peur de la mort en quelque chose d’utile pour t’aider à te concentrer. Tous les gestes effectués lors d’un vol résultent de décisions prises en amont pour réaliser des figures. Cela me permet de me fixer des priorités, de savoir ce que je veux faire dans la vie, de prendre les bonnes décisions pour y arriver. Quand tu regardes le sol depuis ta plateforme, tu te sens bien ; tu as tout vérifié, tu ne te poses plus de questions, tu sautes.»

       Un tel discours dans la bouche d’un jeune de vingt ans nous impressionnait. Il conduisit sa vie avec cette lucidité, il savait où il voulait aller. Il regardait devant lui, il n’esquivait pas les difficultés, il relevait les défis pour s’éprouver lui-même.    Il épousa Blandine à la fin de ses études. Ils fondèrent une famille unie ; cinq enfants, ils ne pouvaient pas faire moins. Ils consacraient tout leur temps à leur famille. Lorsque nous allions chez eux, nous regardions ce jardin que Geoffroy entretenait avec soin et dans lequel poussaient toutes sortes de fruits et légumes. Si nous allions manger un samedi soir chez eux, nous apprenions que Geoffroy avait passé une heure avec sa fille à cueillir des mûres qu’il avait posées sur un fond de tarte pour nous présenter au dessert une magnifique composition sucrée. Geoffroy mangeait peu, il ne mangeait jamais à satiété, il restait toujours sur sa faim. Son allure sportive et svelte correspondait bien à son personnage qui contrôlait tout. Je le charriais et lui disais qu’il avait raté sa vocation ou plutôt ses vocations car il disposait de multiples cordes à son arc.Geoffroy et Blandine n’allaient pas à la messe tous les dimanches mais ils assistaient le curé de la paroisse dans les préparations au mariage. Leurs cinq enfants avaient fréquenté les écoles catholiques. Leur couple solide affichait de vraies valeurs, ils vivaient sainement et adoptaient un dress code des plus simples. Geoffroy véhiculait une image d’indestructibilité.
       Leur fils aîné, Bruno, vivait à Madrid depuis qu’à l’issue de son V.I.E (mission export étudiante) l’entreprise qui l’employait lui avait proposé de créer de zéro, un département export. Il se débrouillait plutôt bien et son chiffre d’affaires augmentait chaque année. Sa sœur Laure l’avait rejoint deux ans plus tard pour effectuer son stage étranger et elle aussi, trouva un emploi à Grenade, dans le département marketing d’une chaine de distribution de biens culturels. Nous la connaissions pour être très réservée ; cette année-là, elle sortit de son cocon et s’ouvrit à la vie.

       Cet été là, Geoffroy et Blandine nous convièrent au mariage de Bruno. Cela ne nous surprit pas, nous connaissions Christina, l’heureuse élue, pour l’avoir rencontrée déjà plusieurs fois. Un mariage dans la plus pure tradition espagnole, en grande tenue, robes longues et queues-de-pie. Cela ne réjouissait pas trop Blandine, qui ne se maquillait jamais, de devoir se sacrifier à ces rites d’un autre âge. Durant cette soirée, nous vécûmes comme sur une scène de cinéma, rien n’était trop beau dans les jardins de cette abbaye désaffectée. Cette réception familiale émerveilla tout le monde ; les frères et sœurs du marié, en grande tenue, avaient fière allure. Laure portait des cheveux courts, cela lui allait bien d’ailleurs. Elle avait coupé ses longs cheveux d’adolescente et se maquillait tous les jours. L’absence d’enfants dans l’église nous surprit. Quelques têtes blondes venues du Nord mais point d’ibériques. Je savais qu’un déficit de natalité minait l’Espagne mais je n’imaginais quand même pas cela.A l’issue de la fête, nous rejoignîmes l’auberge dans laquelle une bonne partie de la délégation française avait pris ses quartiers. Deux journées paradisiaques en compagnie de la famille de nos amis. Blandine accusa un sérieux coup de fatigue le dimanche soir, peut-être l’émotion. Laure repartait vers Grenade où elle travaillait le lendemain. Bruno retournait sur Madrid. Blandine savait qu’elle ne les reverrait pas de si tôt. La séparation lui arrachait des larmes qu’elle s’efforçait de contenir. Les invités partaient les uns après les autres. Nous partîmes le lendemain pour un périple de quelques jours autour de Madrid. Blandine et Geoffroy rejoignaient le Gers pour y finir leurs vacances, nous avions convenu de les rejoindre quelques jours plus tard.

      La beauté grandiose des paysages gersois se déployait à perte de vue. Les silhouettes d’immenses cèdres se détachaient sur les crêtes. Les tournesols ajoutaient, tels des fleurs géantes, une note extraordinaire à ce magnifique décor. Comme le soir tombait, nous quittâmes la route principale pour gravir sur la droite une voie étroite au sommet de laquelle se dessinait un village médiéval. Notre gîte se trouvait à quelques pas de la porte d’entrée du bourg.    Geoffroy et Blandine nous accueillirent. Je les trouvais soucieux. Ils nous montrèrent notre lieu de villégiature. La maison, située près d’une ancienne exploitation agricole, disposait de murs épais et conservait la fraîcheur. Une grande pièce à vivre ouverte sur la cuisine constituait l’essentiel du logis. Sur la table, les assiettes nous attendaient… Deux fenêtres, orientées sud, dominaient un vaste panorama ; une paire de jumelles, posée sur l’appui de fenêtre, permettait de distinguer les monuments les plus significatifs du paysage.

       Nous évoquâmes le mariage de Bruno et notre voyage en Espagne durant le repas. Des assiettes de crudités réjouirent nos papilles. Geoffroy nous avait préparé un assaisonnement à l’aide d’herbes cueillies dans les près avoisinants. Nous mîmes un peu d’ordre dans la cuisine et Geoffroy nous proposa de boire une tisane dans le jardin. Blandine nous révéla le lourd secret qui la minait. Le dimanche après-midi qui suivit le mariage, elle accompagna Laure dans sa chambre pour l’aider à faire ses valises et passer un peu de temps avec elle. Elle lui dit qu’elle serait heureuse de la voir dans une robe blanche au bras de son père pour la conduire à l’autel le jour de ses noces.

     «  Mais Maman, le curé n’acceptera jamais de me marier. Je compte bientôt me pacser avec Sofia, ma colocataire », lui répondit Laure. 
    - Je ne sus que répondre, je n’imaginais pas cela de Laure, reprit Blandine.
      Je jetais un coup d’œil à Geoffroy. Sa mine décomposée me confirma que j’avais bien entendu. Blandine renifla pour éviter d’éclater en sanglots.

    Geoffroy n’acceptait pas la situation : « Cela ne correspond pas à ce que nous voulions pour elle. Je comprends maintenant qu’en partant en Espagne, elle nous fuyait. Elle ne pouvait vivre près de nous. »
    J’essayai de relativiser et affirmai qu’il valait mieux la voir heureuse dans sa nouvelle vie que prostrée, à la traîne, dans une vie qui ne lui convenait pas. Geoffroy m’interrompit :

       - Evidemment, tu dis cela parce que cela ne te concerne pas. Pour moi, c’est un vrai cataclysme. Que vont penser ses frères et sœurs ?

       - Les enfants disposent de capacités d’adaptation et de compréhension supérieures aux nôtres. Ils connaissent probablement la situation de ta fille depuis plus longtemps que toi.

       - Nous avons tout fait pour préserver nos enfants et leur présenter l’image d’un foyer aimant afin qu’ils prennent confiance en eux, et voilà le résultat !    Ces paroles m’ébranlèrent, je ne savais comment il fallait les interpréter. Je n’osai pas lui demander de m’éclairer, je n’en parlai à personne mais j’y réfléchis pendant la nuit. Voulait-il dire qu’il suivait sa route par devoir ? Reproduisait le schéma familial de ses parents uniquement par tradition ?    Le lendemain, je pris à part Blandine pour en discuter. Elle prenait la situation telle qu’elle se présentait. Que veux-tu que je fasse, elle reste ma fille ! Elle me dit que Geoffroy avait pleuré des jours entiers, qu’il s’isolait, restait parfois prostré plusieurs heures. Lui qui n’écrivait jamais éprouvait le besoin de s’épancher dans un cahier ; elle ne savait ce qu’il y écrivait. Elle se désolait de nous présenter des figures aussi fermées pour nos vacances mais cela la réconfortait de pouvoir discuter avec nous. Deux jours après notre arrivée, Blandine reçut un appel de sa fille. Elle nous annonça que Sofia allait bientôt avoir un enfant.

        - Et bien, c’est le bouquet, s’exclama Geoffroy. Moi je n’y crois plus ! Tout cela, c’est de la blague ; ce carnaval ne rime à rien.

        En septembre, Geoffroy m’annonça qu’il divorçait. Pour la première fois, je vis vaciller cet homme solide comme un roc. Il exprimait des envies de vivre l’instant présent, il acceptait le caractère incompréhensible de l’existence. J’ai craint un moment que ses facultés ne lui aient échappé. Il me dit vouloir se forger une image qui lui ressemble. Il déménagea et changea de profession. Il coupa les amarres, je ne reçus plus aucune nouvelle. Je ne désespère pas qu’il renoue, un jour, le contact avec son passé. Blandine souffrit de cette rupture mais elle s’en remit. Elle m’apprit en juillet de l’année suivante qu’elle avait rencontré Geoffroy au baptême de la fille de Sofia et de Laure. Il semblait heureux, elle ne comprenait pas qu’il ait tant grossi.

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