• Proposition 248 - Dans la boîte à gants - Alraune

        «Rien d’une poubelle. Pas beaucoup de kilomètres au compteur. Une occasion en or. La précédente propriétaire était une vieille dame qui ne roulait pas beaucoup.» Il me fait son boniment. Il ne va certainement pas me dire voici une antiquité polluante à souhaits, plus cotée à l’argus et qui engloutit son essence à la vitesse de la lumière. Je n’ai pas les moyens de refuser son «occasion en or» et sans doute il le sait. Pour le prix il y a aussi la roue de secours (parfaitement opérationnelle) un triangle de signalisation, des diodes neuves et le fameux gilet «jaune, moche qui ne va avec rien mais qui peut vous sauver la vie». Je l’essaye. Elle roule. Normalement. Pas de crachouillis, pas de bruits suspects, freinage impeccable. Et vraiment très peu de kilomètres au compteur. Vu l’âge du véhicule elle ne devait même pas s’en servir pour aller chercher le pain tous les jours. Ok. J’achète.
       Une fois rentrée à la maison je prépare mes papiers pour la préfecture et vais pour les mettre dans la boîte à gants. Où je trouve un billet pour Puccini. La Bohème. Un billet pour demain. A l’Opéra National. Je contacte le garage en lui demandant l’adresse de la vieille dame (sans préciser pourquoi) et l’on me répond (comme si c’était drôle) qu’il faudrait voir avec les pompes funèbres où elle a été enterrée. Les douze héritiers n’ayant pas l’usage de ses affaires ils ont tout vendu «fissa». Douze héritiers et une seule place... Même pas la peine de contacter le notaire. J’en conclus que je viens moi aussi d’hériter.
    Merci madame. Merci beaucoup. Parce qu’avec mon compte en banque ce n’est pas demain que j’aurais pu me permettre d’aller à l’opéra. Il me reste de mes splendeurs financières passées une petite robe noire de créateur, la robe incontournable pour tous les événements (mariage, baptême, enterrements etc.). Je me maquille. Soigneusement. Je ne connais rien à Puccini. Mon italien est un peu rouillé. Tant pis. Un petit tour sur le net pour ne pas me trouver complètement idiote au cas où... Sait-on jamais, je pourrais rencontrer quelqu’un... Le cœur battant la chamade je passe les portes de l’opéra. Ouvreuse, escaliers, porte veloutée, silence à peine remué des mille petites confidences faites du bout des lèvres. Cet endroit est sacré, et d’après les commentaires qui me parviennent les chanteurs sont des pointures. Bêtement j’en ai les jambes en coton. Comme si j’avais usurpé ma place. Dans un sens c’est le cas. L’impression vague de ne pas mériter ce que le destin m’offre. Impression qui se précise lorsque le vieux monsieur assis juste à côté de moi me regarde de travers. Inconsciemment je checke mon haleine, le niveau de ma robe sur mes genoux, l’état de mes chaussures, et je ne trouve rien pour justifier son attitude hostile. Le rideau se lève. La magie commence. Pendant les deux premiers tableaux je suis comme suspendue aux lèvres des anges. La cantatrice (dont je ne parviens pas à me rappeler le nom) est une fée, une enchanteresse. Une ampleur, une puissance surhumaine. Je tremble avec elle, je vibre avec elle... Mes jambes restent en coton mais pour des raisons bien différentes. Arrive l’entracte. Je me lève pour sortir quand le vieux monsieur me saisit par le bras.
       «Qui êtes vous ?»
       Ah. Je suis dans la m... Il sait que cette place n’est pas la mienne. Un ami de ma généreuse (et involontaire) bienfaitrice. Je commence à vouloir m’expliquer et soudain ça fait «tilt» dans ma tête. S’il s’étonne que la place soit occupée par une autre alors il ignore sans doute le décès de son amie. Je déteste annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne suis pas douée pour ça. Mais il est si en colère...
       Alors je fais quelque chose dont je ne me serais jamais crue capable. Je l’invite à venir prendre un verre pendant l’entracte. Il me fixe avec des yeux de chouette, je dois m’y reprendre à deux fois.
       «Il faut que je vous parle.» Serrés comme des sardines au bar d’en face nous vidons nos verres d’un trait. Ce n’est vraiment pas l’environnement feutré dont j’ai besoin pour lui parler. Nous sortons dans la rue.
       «Vous allez m’expliquer ou bien… ? »
       «Je suis désolée.» Je le suis vraiment. Bon sang je vais faire de la peine à un homme de quoi, soixante-quinze ans ! Ca me fait mal avant même de parler. Et il comprend sans que je finisse ma phrase. Ses yeux brillent comme des braises. S'il ne fond pas en larmes il n'en est pas loin.
       «Vous êtes une de ses nièces ?» Je m’explique. Et à mon grand étonnement il me pose des questions. Comment j’ai trouvé la première partie. Ce que je ressens en écoutant Puccini. Je ne sais pas où il veut en venir. Mais je reste aussi honnête que possible. Alors il me raconte. Une histoire de fous. D’amoureux fous qui se sont perdus et retrouvés par hasard mais trop tard. Tous deux mariés. Pas forcément la vie dont ils avaient rêvé. Et ces entractes (oh pas d’adultères, trop bien élevés pour cela) où ils se retrouvaient pour savourer comme un fruit défendu ces quelques heures d’envol lyrique. Là c’est moi qui ai les yeux brillants. Nous remontons au balcon le cœur si lourd... J’ai du mal à me laisser reprendre par ses voix soudain devenues si dérisoires face au chagrin... Mais à mon oreille une autre voix, cassée, rocailleuse, me pose une autre question. Je réponds que je ne peux pas. Il me demande pourquoi. Je lui dis franchement que ce n’est pas dans mes moyens.
       Il dit «Seul ce sera trop dur.» Alors j’accepte son extravagante invitation.
       Et quand Rodolfo crie «Mimi» une main serre la mienne si fort...
       Le mois prochain il se jouera La Traviata. Il m’enverra une place.

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