• Proposition 246 - Un Margaux millesimé - Christiane

     
    Lorsqu’il franchit le portail ce soir-là, Georges fut d’abord surpris de ne voir aucune lumière aux fenêtres du presbytère. Il se mit aussitôt à réfléchir. Cécile avait-elle une réunion ? Il ne se souvenait pas l’avoir entendue le lui dire ce matin au petit-déjeuner, or, Cécile après avoir avalé sa première tasse de thé, ne manquait jamais de tenir son époux au courant de ses activités du jour. Georges coupa le moteur et resta assis pour fouiller ses pensées. Non décidément, rien ne lui revenait. Il saisit son attaché-case, sortit du véhicule, appuya sur la télécommande de fermeture et resta planté à cogiter quelques minutes, appuyé sur la portière conducteur. C’était d’autant plus curieux que d’ordinaire Cécile s’arrangeait toujours pour être rentrée lorsque son mari revenait du bureau. Il se décida enfin à rentrer, introduisit la clé dans la serrure, pénétra dans le couloir et appuya sur l’interrupteur faisant ainsi jaillir la lumière. Il se débarrassa de son manteau, de son sac et fila à la cuisine située sur l’arrière de la maison. Là non plus, pas de Cécile. Pourtant, une cocotte encore chaude trônait sur la plaque de cuisson. Perturbé, Georges ne souleva même pas le couvercle, ce qu’il faisait ordinairement. Il tenta un appel :
    - Cécile ? C’est moi…Vous êtes là ? Mais aucune réponse ne se fit entendre. Il s’orienta alors vers le petit salon qu’il éclaira au préalable et fut surpris de voir la table joliment dressée avec le service de porcelaine réservé aux grandes occasions. Les verres de cristal étaient aussi de sortie, les flûtes à champagne n’attendaient plus qu’on les honore et sur la petite desserte, trônait le seau à rafraîchir. Il s’en approcha : vide, pas de glaçons. Il nota alors qu’aucune bouteille de vin n’était disposée sur la table. Très curieux, se dit-il. Cécile ne manque jamais de décanter le vin. Serait-elle descendue au cellier pour y choisir un bon cru ?
    A grandes enjambées, il rejoignit la porte qui menait à la cave, l’ouvrit et fut surpris d’y voir de la lumière.
    - Cécile ? Cécile ? Répondez bon sang ! Tout en appelant, Georges descendit l’escalier. Pas de Cécile.
    Georges nota cependant que le panier réservé à la remontée des bouteilles était posé au pied du rack. Il était donc évident que Cécile était passée par ici.
    Cécile jugea l’ensemble et s’estima satisfaite. Il ne lui restait plus qu’à descendre chercher le champagne et le vin. Elle s’empara du panier et descendit au cellier en jetant un coup d’œil à l’horloge. Il n’était que 17h.
    Elle aurait largement le temps de prendre un bain et de se pomponner avant l’arrivée de Georges.
    Parvenue au rack, elle déposa le panier, et se pencha sur la rangée dédiée aux vins de Bordeaux. Voyons, quel cru choisir ? Elle se décida pour une bouteille de Margaux qu’elle saisit et alors qu’elle s’apprêtait à la déposer dans le panier, elle avisa un trou dans une pierre du mur que ladite bouteille cachait. Elle appuya sa main machinalement et resta bouche bée lorsque un pan du mur sur sa droite s’ouvrit. Cécile est d’un naturel curieux aussi, elle se décida à aller voir ce qu’il y avait dans cette cachette mais aussitôt entrée, le mur se referma sur elle. Ca alors, se dit-elle, c’est inouï ! Comment avons-nous pu passer à côté de ça ? Puis rapidement, ce fut l’inquiétude : enfermée elle l’était bel et bien et risquait de mourir dans cet endroit noir, sans air et c’était inutile de crier, Georges ne rentrerait pas avant une heure.
    Petit à petit, ses yeux s’habituèrent à l’obscurité et il sembla à Cécile que l’espace s’était éclairci. Sur le côté, il y avait comme un petit banc de pierre sur lequel elle prit place pour mieux réfléchir, la bouteille de Margaux toujours dans sa main. Aucun bruit ne filtrait et le temps lui sembla s’écouler affreusement lentement. Elle pria pour que Georges ne soit pas encore dans une de ces réunions interminables. En même temps, on était vendredi 
    généralement son époux ne traînait pas ce jour-là, mais Georges s’avérait parfois un peu imprévisible. 
    Elle réfléchit alors au mécanisme qui avait permis que se referme ce mur sur elle, essayant de dater cette réalisation. Quels avaient été les propriétaires successifs de ce vieux presbytère ? Aucune réponse ne vint mais Cécile n’en attendait pas.
    Elle craignait les araignées, les fourmis pour les dégâts qu’elles avaient causés dans son potager, les lichens qui envahissaient ses arbres fruitiers mais là, elle n’éprouvait aucune vraie frayeur car elle avait confiance en Georges qui ferait le nécessaire pour la délivrer. Georges ne manquait jamais d’initiative et de volonté pour parvenir à ses fins. C’est alors qu’elle prit conscience que son mari ne savait pas qu’elle était prisonnière ! Quelle horreur, je vais finir ratatinée ici, une bouteille de Margaux à la main !
    Le temps prenait son temps et l’angoisse de Cécile se précisait. Toute à ses pensées, elle n’avait pas vu que le trou aperçu dans le cellier laissait passer très peu de lumière mais suffisante pour ne pas être totalement dans le noir.
    Et, comme par miracle, elle entendit Georges qui l’appelait. 
    Elle se mit à genoux en face du trou et répondit :
    - Georges ! Dieu soit loué,  vous voici enfin !
    - Cécile ? Mais où êtes-vous donc ?
    - Mais là Georges, derrière le mur… - Le mur ? Quel mur ?
    - Derrière le rack voyons !
    - Mais enfin Cécile, comment avez-vous fait pour aller derrière le rack ?
    - Georges, écoutez-moi voulez-vous
    - Oui, je vous écoute très chère. Mais vous allez bien, vous n’êtes pas blessée ?
    - Mais non Georges ! Cessez d’ergoter et suivez mes indications.
    - Oui…
    - Vous êtes en face du rack ? Bien, baissez-vous sur la rangée des Bordeaux. Vous y êtes ?
    - Heu oui, mais des Bordeaux il y en a un paquet…
    - Les Margaux Georges, les Margaux !!
    - Ah, les Margaux… Quelle année Cécile ?
    - Roooo, Georges, comment voulez-vous que je vous le dise ! Je suis dans le noir et je ne vois pas l’étiquette de la bouteille que j’ai choisie !
    - Oui, j’y suis. Effectivement, il y a un espace vide…
    - Voilà, donc vous devez apercevoir un trou dans le mur ?
    - Oui, je le vois - Alors appuyez voulez-vous
    - J’appuie… Dieu du ciel !
    Le pan de mur s’ouvrit et Cécile sortit de sa cachette, éblouie par la lumière, devant Georges la bouche grande ouverte. - Merci Georges, merci, sans vous j’allais y passer dit Cécile en se réfugiant dans les bras de son mari. Ils remontèrent enlacés. Cécile n’avait toujours pas lâché la bouteille.
    Ils prirent place chacun dans un fauteuil et Georges déclara qu’il allait investiguer sur cette niche secrète. Puis l’œil brillant, il dit à Cécile :
    - Cécile, la prochaine fois que vous voulez boire en cachette, n’oubliez pas le tire-bouchon !

     

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