•     Voilà c'était lâché, je n'avais pas de sens pratique, c'était le motif exact de sa rupture, elle, la fille sensuelle, sensée, sensitive, sensorielle, trouvait que voilà, rien n'allait plus, je filais dans le mauvais 

    sens, dans tous les sens du terme, elle disait que c'était épuisant à la fin (je n'ai jamais su à la fin de quoi d'ailleurs, la fin de nous deux peut être) j'ai le sens des réalités il me semble.
       Déjà dès le début elle voulait que je prenne des orientations, moi je n'ai rien d'un oriental, vous comprendrez mon désarrois, on ne devient pas du jour au lendemain  un imam turc, j'ai pourtant essayé en achetant un narguilé, j'ai fait des efforts tout de même !
       Aucun résultat, jamais contente, jamais ravie au sens large du terme, ni sur le tapis persan, ni quand je la caressais dans le sens du poil et encore moins dans le sens contraire des aiguilles d'une montre.
      
    Par exemple, il ne nous arrivait jamais disait-elle de nous endormir sens dessus dessous et pourtant le matin elle trouvait que j'étais coiffé en dépit du bon sens, donc dans un certain sens je n'en étais pas resté à la théorie.
      
    Alors ce matin j'ai fait ma valise, et je lui ai lancé en partant un regard lourd de sens. Le temps d'atteindre la porte de sortie et d'aller la claquer sur un sens à donner à ma vie à présent, je l'entendis me dire :

    « La sortie c'est dans l'autre sens et tu as enfilé ton pull sens devant derrière » 


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  •     Là où je veux vous emmener aujourd’hui est un endroit bien loin de nous, dans l’hémisphère sud de la planète, en Patagonie chilienne. Là où vomissent encore les volcans trublions, les hommes gauchos et où  les femmes fécondes entretiennent le foyer. Là aussi où les lacs froids comme la mort ensevelissent les civilisations disparues. Là où errent les âmes des défunts, les indiens Mapuches, peuples de la terre, exterminés par les conquistadors espagnols et la civilisation.  

    Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle

       
         C’est au siècle dernier que cette histoire a émergé. Mes amis araucaniens, originaires de la région, me la contèrent un soir d’été austral, février 1990, lors d’un asado traditionnel, face au lac Villarica, dos au volcan du même nom. Nous étions au Chili, à Pucon très exactement, ville à ce jour reconnue comme le Saint-Tropez des riches familles locales et terres originelles des indiens. Ce récit constituera pour les uns un simple divertissement. En  émergera sans doute pour les autres un véritable sens et une évidente morale.   
         En 1980 naquit en ces lieux une petite fille que l’on nomma Munay. Sa famille, descendants des indiens mapuches, vivait là depuis toujours. Les parents, Luis et Maria tenaient l’épicerie principale de la ville.  Munay (amour en langue mapuche), arrivait tardivement. Le couple quadragénaire n’espérait plus cet enfant du miracle mais avait beaucoup prié.    
         La première année de Munay ne fut que célébrations et fêtes, cette petite fille tant attendue cristallisait toute l’énergie des parents et monopolisait, tant leur amour que leur attention et leurs espoirs.    
         La deuxième année de l’enfant s’avéra plus difficile, Munay était aveugle, tous les tests le confirmèrent. Pour Luis et Maria l’enfer venait tout juste d’entrouvrir ses gigantesques portes…    
         Munay était pourtant la plus jolie petite fille de la création. Comment réaliser que ces grands yeux châtaigne, ourlés d’épais cils  bruns, dardant sur vous un regard  intense et pétillant,  n’y voyaient aucune image, aucun reflet. Si petite, si chétive, elle portait fièrement une lourde tresse, exacte réplique de la couleur de ses yeux. Elle avait ce teint de porcelaine que l’on n’attribuait généralement qu’aux anglaises de souche. Loin de ressembler à la bouche cramoisie des autochtones araucaniennes, les lèvres de Munay semblaient vidées de leur sang. Elles étaient rose poudré, à  peine teintées, elles n’avaient guère de couleur mais l’on ne voyait cependant qu’elles en contemplant l’étonnante perfection de cette petite fille.    
         La troisième année de la vie de la petite fut sans doute la pire pour Luis et Maria. Non seulement Munay était aveugle mais elle se révéla également sourde et muette.    
        Suite à une brûlure sur le barbecue du jardin, les parents ne purent que s’incliner devant le tout dernier diagnostic, Munay n’avait pas le sens du toucher,  caresses ou  douleurs n’avaient aucun effet sur elle. L’enfant s’avéra de  plus, dépourvue d’odorat et de goût, son agustie était totale. Les plus éminents médecins de la planète s’emparèrent du phénomène, les médias du monde entier saisirent aussitôt la manne. Cette merveilleuse petite fille n’avait plus aucun sens, elle était pourtant radieuse, belle et heureuse, incroyablement sereine et épanouie par l’incroyable plénitude de sa vie intérieure.    
         Comment expliquer la joie de vivre de cette enfant ? Elle n’y voyait pas, n’entendait pas, ne pouvait s’exprimer, ne sentait rien et ne ressentait rien. Quelle leçon de vie pour la planète ! Elle avait un corps sain et bien fait, une grâce exceptionnelle, un esprit forteresse construit par l’amour des siens, l’intelligence et l’autonomie de sa pensée. Elle vivait une vie de papillon ou de libellule, ses handicaps alliés à sa beauté l’avaient rendue unique, précieuse,  lumineuse, extraordinaire. Ses yeux morts  donnaient la joie à qui la contemplait.   
         Cette enfant semblait comblée. Les marchands du temple décidèrent de creuser le sujet …   Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle 
         Encouragée et financée par un gouvernement récupérateur et des médias intéressés, la famille, issue d’indiens Mapuche veillait à la « guérison » de l’enfant. Elle trouva enfin « le grand  coiffé », un vieillard plus que centenaire, grand mage et sorcier des Andes, capable de tous les miracles… Il passa deux nuits près de l’enfant, brûlant des herbes, récitant de mystérieuses incantations face au volcan. Tout ce temps Munay ne cessa  de hurler. Au petit matin du troisième jour, « le grand coiffé » quitta en vacillant la maison de bois des parents, réclama ses  pesos et affirma que la petite était libérée de ses démons. Munay sortit à son tour de la cabane, elle y voyait désormais  parfaitement bien. Son regard se porta tout d’abord sur le ciel plombé, le lac immobile, le volcan aux fumerolles éparses, sur ses parents ensuite. Il s’attarda un long moment sur la meute de curieux massée alentours. Elle entendit clairement les cris de la horde de journalistes postés tout près de là. Elle sentit la chair animale qui grillait sur le barbecue de la terrasse en prévision de l’asado du miracle. Quelques gouttes de pluie tombèrent sur ses lèvres, leur goût la révulsa. Elle s’accroupit enfin pour caresser l’herbe du jardin, un gazon artificiel que l’on avait posé la veille pour faire joli face aux caméras.    
         La petite n’aima rien du monde nouveau qu’elle découvrait.  Elle pleura un instant son univers d’avant puis, se retourna, courut à la cabane de bois, récita les incantations du « grand coiffé » à l’envers, et fut à nouveau privée de tous ses sens. Elle retrouva alors le bonheur d’exister et un sourire d’ange se dessina alors sur ses lèvres si roses.


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  • Annonces « détournées » du bon coinAtelier Poudreurs d'escampette : proposition d'écriture 231

    Comme celle réellement relevé dans un quotidien, fabriquez votre article « vendeur » avec tout l’humour voulu.

    Prix : 87 €
    Ville :
    74000 Annecy

     Ceci est le coffre de moi, mais il peut devenir le coffre de toi si tu me verses 87 €, ô toi client(e) avisé(e).
    Assez ri, passons à la description de cette véritable invitation au voyage.
    Ce coffre au trésor vous offre une infinité de possibilités :
    - il ne quittera plus la fiat 500 du mafioso sicilien, qui pourra y ranger les victimes de ses contrats de la semaine, sans salir ses sièges
    - le propriétaire d’une papamobile y logera ses chasubles, mitres et même (depuis peu) ses boîtes de préservatifs
    - les parents épris de calme y feront voyager leurs turbulents bambins (penser à entrouvrir le coffre et à leur fournir une lampe de poche)
    - si vous avez de très grandes mains, vous pouvez l’utiliser comme boîte à gants extérieure.

    Fiche technique :
    construction en polypropylène bio moulé à la louche, ouverture arrière. J’ai oublié de le mesurer précisément, mais j’ai astucieusement disposé à ses côtés, sur la photo 2, une paire de bottes couleur kaki. Sachant que la pointure de celles-ci est 42, vous avez une idée de la contenance du coffre, presque infinie.
    Il est doté de quelques rayures sur le dessus, heureusement bénignes, et sur la face avant, que je n’ai pas encore nettoyée, d’une collection intéressante de moustiques écrasés, qui à elle seule peut susciter l’intérêt d’un entomologiste.
    Je le fournis avec deux clés : celle que vos enfants perdront dans le sable le premier jour des vacances. Et la seconde que vous aurez malheureusement rangée à l’intérieur du coffre. C'est un produit original.

     


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  •  

    Prix : 60€
    Ville : Le Bourgneuf-la-forêt
    Vendeur : Luc Noyé

     

    Vends aquarium 200L pour noyer votre mélancolie du soir à regarder des poissons tourner en rond, ou plutôt en rectangle dans ce cas. Vendu vide, sans eau ni poissons, pour vous éviter de prendre du poids, mes poissons ayant rendu l'âme à défaut de prendre une lame de fond.
    Je le vends avec déco et accessoires décrits ci-dessous :
    - 1 appareil à oxygène qui fait de jolies petites bulles glougloutantes, à destination unique de maintenir le niveau d'oxygénation de vos locataires écailleux. N'en abusez pas pour vous même, le surplus d'oxygène rends débile, croyez ma propre expérience. De plus, il ne fonctionne que sous l'eau mais ne remplace aucunement des bouteilles de plongée. Je dis ça pour ceux qui penseraient ainsi faire de substantielles économies, ben non, c'est raté !
    - 2 belles fougères en plastique qui se dandinent bêtement au gré vibratoire du déplacement de vos poissons, quand il y a des poissons bien sûr, vous aurez compris que dans le cas présent, il n'y en a pas. Rien à voir avec des herbes folles non plus, elles se dandinent pudiquement, et c'est tout.
    - Une fausse épave avec un faux trésor, ainsi qu'un faux scaphandrier à la con qui fait semblant d'explorer depuis des années sans avoir trouvé le moindre écu espagnol ou autres pièces rares. Je le soupçonne d'ailleurs d'y mettre volontairement de la mauvaise volonté vu son immobilisme latent que j'ai eu tout le loisir d'observer au point de m'en sécher les yeux.- Je vous lègue de bonne grâce un sac de sable et graviers qui traînaient au fond. Peut-être aurais-je du le déballer depuis ces quatre ans, mais j'ai toujours pensé qu'il faisait partie du  décor comme dans tous nos cours d'eau.
    - Je vous rajoute deux boîtes de nourriture à l'odeur infâme qui vous pourriront vite le dit aquarium, mais essentiel à la survie de vos bestioles.
    - Un couvercle avec éclairage incorporé, dont je n'ai toujours pas compris le concept vu qu'ils n'ont pas besoin de lumière pour voir clair, contrairement à nous, et comme je n'ai jamais réussi à m'immerger complètement pour profiter de cet éclairage, j'en ai conclu qu'il ne servait qu'à surconsommer de l'électricité.
    Voilà, du coup cet aquarium sera pour un amateur éclairé qui a besoin d'une lampe glauque dans son salon.
    Prix fixe pour ce superbe objet, car il arrive un moment où j'arrête de me débattre.
    A venir chercher sur place dans un véhicule bien amarré.
    Dans l'attente de vos contacts, je vais boire de la bière...

      


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  •     Offre rare, avis aux collectionneurs, amis ost-algiques : vends appareil téléphonique, des années 70, pièce authentique du mobilier de la Normannenstrasse – design comme on n’ose plus en faire : boîtier de forme cubique en grosse résine moulée grise, d’une géométrie qui inspire calme des passions, innocence, impartialité raisonneuse, confiance dans l’objet simple mais fidèle, un peu rustique avec ses grosses touches qu’il faut enfoncer bien fort, mais tellement fiable, très loin des écrans tactiles de notre époque et du temps perdu à les cajoler de peur qu’ils se brisent. Non ! Deutsche Qualität ! Appareil inusable, incassable, avec ce petit charme républicain, démocratique et allemand qui revient en force à la mode. Il vous tiendra une vie entière, même s’il a déjà beaucoup vécu et que des vies, il en croisé de nombreuses, souvent suspendues à son fil d’ailleurs — si vous me permettez cette plaisanterie. Un objet chargé d’histoire qui offre toute une palette d’options comme la prise en charge d’appels multiples avec une fonction de mise en attente sur fond des premières gammes du concerto brandebourgeois. Il peut être mis en haut parleur si vous souhaitez qu’une autre personne soit témoin de ce que l’appareil vous répète, complété d’une fonction enregistreur très utile, avec volume réglable pour garantir une qualité du son hors de pair encore aujourd’hui : vous entendrez très distinctement les paroles de votre interlocuteur, efficacité prouvée tant il est vrai que, pour recueillir, comme il l’a fait, les dénonciations anonymes, les délations chuchotées ou les aveux qu’on maugrée, vous conviendrez  qu’il faut que ça s’entende bien ! Non ?

        Il s’agit donc d’un objet qui allie efficacité, design rétro et petites anecdotes historiques : vous pourrez rêvasser sur toutes les voix dont il s’est fait l’écho, tressant telle une Parque de nombreuses destinées. Vous apprécierez son efficacité qui contenta déjà, en son temps d’éminents officiers du ministère qui lui faisait toute confiance pour les aider à garantir la sécurité intérieure du pays : il reçoit si bien les appels que, sans doute, il donnait envie de l’appeler !

        Avertissement : nous avons laissé intentionnellement quelques taches de trahison d’époque, dont l’acquéreur fera ce qu’il veut – facilement lavables tant la surface du boîtier est lisse et offre peu d’adhérence aux scrupules– de même, le micro caché à l’intérieur du combiné, qui devait permettre une saine surveillance mutuelle entre collègues, reste à sa place d’origine, lui aussi d’époque !

        Bref, saisissez-le !


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  • Propositions d'écriture 228, 229, 230 

    Proposition 228 – A la manière de….

    Poésie n’est pas coutume…Créez un sonnet en suivant votre inspiration, mais en gardant comme rimes « ite » et « al » et  en respectant bien sûr l’ alternance des rimes et la forme du sonnet

    Proposition 229 – Logorallye de mots originaux

    Une courte nouvelle (oui une nouvelle, avec une vraie chute)  où l’on trouvera placés les dix mots suivants
    Rodomontade -  argutie – coquecigrue – philistin – emboucaner – dithyrambique – évanescent
    pugnace – valétudinaire – éburnéen 

    Proposition 230 – A la boutique de l’objet qui parle

    Une histoire (avec un titre) racontant cette boutique

     


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    Proposition 230 - La vieille dame au parapluie - RaynaldLa vieille dame au parapluie vous en dira long…

     Tout comme celle ou celui qui, osant se laisser errer dans un ailleurs plein de mystère, avec le cœur, mû par une patience attentive, prudente, voire courageuse, aura su visiter cette magnifique boutique aux airs d'autrefois, où s'inventent et se renouvèlent le plus souvent à notre insu des trouvailles hétéroclites. D'où aussi, se tissent des trames d'histoires parfois rocambolesques, des canevas de pages de vie intimistes.

    La vieille dame, dos courbé par son âge certain, coquette dans son imper matelassé aux peluches grisâtres incrustées, s'avançait avec dignité dans l'étroite allée encombrée. Un parapluie, ouvragé d'un pommeau stylisé représentant une licorne recouverte d'une dorure vieillotte, dépassé par l'usure du temps, se laissait guider par la main habile encore forte de sa propriétaire qui était en fait, d'une agilité remarquable.

     C'est alors qu'elle se souvint d'un magnifique visage peint en filigrane sur une valise d'une autre époque. Mais dans quelle satanée rangée l'avait-elle rencontré ? Elle ne savait plus exactement, entre tout ce bric-à-brac éparpillé ici et là, ces tissus de brocantes disparates jetés pêle-mêle, ces objets dans tous les coins et qui par surcroît se ressemblaient tous.

    Le cuir tanné qu'elle avait alors caressé avec une langueur toute en retenue lui avait rappelé une rencontre des plus particulières. Il avait su conserver la patine d'un âge révolu. D'un blond vieilli avec les ans ! Des craquelures sinueuses s'amusaient à y dessiner des méandres coquins semblables aux rides expressives qui décoraient le visage blafard d'Esméralda leur propriétaire enjoué. Un joli prénom pour une jeune vieille encore vive et fière d'avoir en elle la partie roumaine héritée de sa lignée maternelle.

     Sous une pile de livres en équilibre sur d'archaïques boîtes à chapeaux superposées, datant sans aucun doute du siècle passé, la pétillante cliente retrouva la valise. Sa valise.

     Dans une langueur toute calculée, elle en approcha une main troublée par de petits tremblements involontaires. Vifs comme l'éclair, des souvenirs enfouis refirent surface. Elle les accueillit tout d'abord froidement, comme s'ils n'avaient jamais existé, puis, tandis qu'une émotion puissante la submergea malgré elle, elle le fit avec une raison presque passionnée.

     Cela ne se peut pas, se dit-elle quand des doutes accusateurs s'insinuèrent dans son for intérieur. Mais non, cela ne se peut pas. Ce n'est pas vrai. C'est une autre. Cela est arrivé à celle que je n'étais pas. À l'autre, pas à moi.

    Et pourtant, elle dû, avec un courage qui lui paraissait encore des plus parcimonieux, faire le deuil de son présent confortable et si précaire, et accepter en dernier recours, comme seul retranchement possible, de se plier à l'inévitable, à cette vérité jadis vécue et pourtant encore, il y a à peine quelques instants,  tapis au plus profond de son inconscient. Caché dans l'attente sournoise de la résurgence problématique.

     Elle se revit comme si c'était hier, drapée dans cette chemise de nuit translucide, les seins aux garde-à-vous dans leurs mamelons durcis par la passion. Auréoles légèrement colorées en des années de jeunesse, héritées de sa mère, la sulfureuse Esméralda. Accroupie de désir sur des coussins de velours et de cachemires exotiques, de rouge, de vert et d'orange brûlée travaillée en fils tissés main, elle rêvassait à son prince charmant. Léopold. Léopold le XVI de son rang. Léopold en habit d'apparat, de la Marine Royale des forces Anglaise et Britannique, posant pour la postérité devant l'élite en attente de l'imprévu et du sensationnel. Elle l'avait tant désiré, pour finalement le détester comme une folle. Elle avait aimé un visage flou, un corps athlétique sans âme, des yeux d'enfer d'un vert bleu couleur des marais de son enfance sans vie...

     Elle se souvenait des rives sinueuses aux feuillages d'or de joncs et de quenouilles couleur brun marron aux chauds reflets mordorés...

     Elle se souvenait de tout et surtout de cet homme grand et fort, à l'abondante tignasse, disparu d'une manière inattendue, beaucoup trop tôt dans sa vie.

     Elle n'avait que treize ans, et pourtant déjà, elle en était follement amoureuse. Lui, il l'avait cruellement trahie. Il disparut comme dans un éclair. Semblable à un rêve. Une soirée il était là, il l'avait bordée avec une tendresse toute en chaleur. Le lendemain au réveil, il avait disparu. Tout était terminé, fini à jamais. Elle l'avait cherché partout. Chaque pièce de la maisonnée fut scrutée à la loupe. Elle en avait l'habitude. Car il aimait, lui, son père adoré, plus que par-dessus tout, lui jouer de mauvais tours. C'était un espiègle incontrôlable. Il aimait jouer à cache-cache avec sa fille adorée.

     Depuis ce jour de cauchemar, elle avait inconsciemment décidé qu'aucun homme ne lui ferait ainsi mal. Plus jamais, non, se jura-t-elle solennellement, elle ne serait abandonnée. La souffrance avait été trop grande. La blessure trop profonde, le deuil trop long à faire.

     C'est ainsi qu'Esméralda devient l'amante favorite des représentants mâles, parodies des portraits de son père qu'elle ne reçut jamais en héritage tel de sombres tableaux vite décrochés des murs de sa vie, rapidement oubliés de sa conscience sélective. Depuis ce jour fatidique, elle laissait la première au lieu d'être jetée comme une vulgaire guenille.

     Ayant retiré sa main de l'objet tant convoité, elle se dirigea tête haute vers le comptoir embourbé de la réception et...

     

     


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    « Philistins ! » s’époumonait sur son piédestal
    Le valétudinaire évanescent : « Vite !
    Mon clystère ! Mon lavement ! Que l’on s’agite ! »
    Nul médic ! Nul médoc ! Le mal était fatal…

    Trissotins, Diafoirus, carabins d’hôpital
    Rodomontadent doctement, s’écrient, s’excitent :
    « Le poumon ! - Non, le foie ! Une belle hépatite !
    - Le poumon, vous dis-je, ô crétin congénital ! »
    Pugnaces, arguties, coquecigrues fatales…
    Livide, éburnéen, le vieillard périclite
    Et clamse subito. «  Ah ! Mais, c’est qu’il nous quitte !

    Sans nous avoir payés ! Intérêts, capital !
    Mais il nous emboucane ! Qu’on le ressuscite ! »
    Argan vit toujours. Molière est magistral.
     

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    A peine la porte se refermait-elle sur la blouse blanche de l’infirmière que Camille souffla :

    - Je ne supporte plus ses rodomontades, je  ne veux plus qu’elle mette un pied dans ma chambre. Débrouille-toi  pour la convaincre de partir, je t’en prie !

    Paul ne répondit pas, le visage toujours collé au carreau de la fenêtre, l’œil perdu au fond du parc. Elle avait toujours été  de nature valétudinaire. Il se souvenait de leur première rencontre  au bal de promo de dernière année : silhouette évanescente dans sa robe turquoise rehaussée de perles cousue. Elle avait l’air, avec son teint éburnéen et ses cheveux de paille claire, d’une fée diaphane égarée dans cette foule de jeunes étudiants sportifs et hâlés qui respiraient la santé de tous leurs pores. Il l’avait observée comme on découvre un objet insolite au milieu d’autres trop familiers. Son étrangeté l’avait séduite et il s’était dès lors employé à la séduire.

    Il s’attaquait  sans le savoir à très forte partie, la plupart de ses amis se montrant très philistins et sceptiques  sur l’issue de ses espoirs, lui reprochant de regarder voler les coquecigrues… Ils n’imaginaient tout simplement pas Paul, si expansif et extraverti, vivre auprès d’un fantôme de femme comme Camille dont ils se moquaient ouvertement. Pendant un certain temps en effet, la belle à la pâle carnation ignora son manège et ses manœuvres de rapprochement mais il se montra pugnace et fut enfin récompensé de ses efforts. L’humour lui sauva la mise et c’est ainsi qu’ils convolèrent six mois plus tard.

    A l’époque, Paul se montrait dithyrambique sur sa nouvelle vie auprès sa blonde Ophélie qu’il exhibait partout en société, comme un petit animal savant qui se tenait en silence dans son ombre. Pourtant très vite, elle s’épuisa dans ce rôle, se montra lasse et imperméable aux effets de manche de son trublion de mari. Elle  ne supportait plus ses soirées interminables où elle devait faire de la figuration. Elle s’alanguit et maigrit encore, devint l’ombre d’elle-même, redoublant d’arguties pour se soustraire aux corvées mondaines que lui imposait son époux.

    Petit à petit, Paul sortit sans elle, cédant à ses désirs de solitude et de silence. Alors il la laissait seule à la fenêtre du salon, à regarder des heures le ciel s’emboucaner petit à petit jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus distinguer les contours des collines avoisinantes. Il ne s’aperçut pas tout de suite que le mal qui s’infiltrait dans son esprit innocent gagnait du terrain. Il la laissait au lit le matin et la trouvait allongée le soir sur le canapé du salon, un pâle petit sourire aux lèvres pour lui souhaiter bonsoir. Il se rendit compte un jour qu’elle dépérissait vraiment, qu’il ne pouvait plus la laisser seule et engagea une infirmière à domicile qui dormait dans la chambre d’amis. Elle ne resta pas plus d’une semaine, Paul engagea ensuite une jeune femme irlandaise qui cherchait à parfaire son français, il y eut ensuite une veuve, infirmière à la retraite puis une étudiante en médecine qui cherchait un job d’été, ce fut un manège permanent, toutes se plaignaient du caractère irascible de la patiente et de sa méchanceté…

                Paul se retourna vivement :

    - Qu’est-ce que tu lui as fait encore ?

    - Tu veux dire qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Il se trouve qu’elle m’a apporté mon thé pratiquement froid,  si je ne lui ai pas dit cent fois ! Voilà ce qu’elle m’a fait  répondit-elle en hurlant.

    Paul regarda la forme décharnée sur le lit, le cheveu rare et emmêlé, les joues rougies par la colère et les mains comme des griffes serrant les draps, il ne restait rien de la petite fée du bal, rien qu’une mégère aigrie qu’il ne reconnaissait plus…

     

     


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    Au loin, un lourd nuage de poussière.C'est l'armée de Godefroy qui rentre de campagne.
    On entend le grondement sourd des milliers de sabots qui percutent le sol. Plus près de nous, prévenue par les guetteurs de l'arrivée imminente de son tendre époux, Dame Cunégonde a grandement ordonnancé la cérémonie du retour. Chacun a été investi de son rôle et déjà le château fourmille d'activité. Savoir comment s'agencent les divers préparatifs n'a pas grand intérêt. Aussi rendons nous directement plus tard dans la salle du banquet , au moment  attendu où sire Godefroy , valeureux philistin, entame le récit de ses exploits dans une envolée dithyrambique.
    ...D'un trait foudroyant j'avais abattu son destrier. Nous poursuivions le combat dans la plaine de Flandres en croisant nos épées. J'étais habité d'une rage pugnace. Chacun de mes coups ébranlait l'adversaire. Je le sentais vaciller, mais ne faiblissais point...
    - Tout doux, mon ami. Ne sont-ce pas là rodomontades? Vous en temps ordinaire si valétudinaire!!! Voilà qu'à vous entendre, vos dires dégorgent d'une robuste santé!!! Votre récit ne serait-il pas pure coquecigrue?
    -  Fermez-la*, ma douce mie, ou je me vois contraint de vous oublietter** sur-le-champ.
    (* en langage très familier dans le texte   **verbe imagé qui se passe d'explications)

    Amis et gens céans, oublions l'incident et retournons ensemble sur le champ de bataille.

    Entendez-vous ces cris? Entendez-vous le bruit des fers que l'on heurte?...Soudain, j'abats violemment mon glaive sur le heaume de mon adversaire. Il chancelle, amorce quelques pas à reculons et s'écroule. Le sang dégoutte de son crâne. De lui je me rapproche pour lui signifier sa perte définitive. Il se redresse dans un râle et fait front. Il lève des deux mains son épée impuissante au-dessus de sa tête, s'apprête à me frapper ...et s'écroule. Je retire son casque. Ses yeux épuisés m'implorent.

    - Je me dois de vous achever.

    - Pitié.

    - Il faut un vainqueur et un vaincu, c'est la règle.

    - Pitié.

    - Mon honneur est en jeu. Qu'irait donc raconter mon armée alentour si je ne vous plongeais pas en trépas dès ce jour?

    - Ce sont là arguties. Cessons-là, je vous prie.

    - Cessons donc en effet...et d'un coup emporté, je lui tranchai le cou...

    Le silence s'est fait. Chacun se tait, chacun se regarde.

    Brusquement, une explosion de cris de triomphe sauvages. Godefroy, tout enflé de satisfaction, se penche vers sa dame pour entendre de justes et prometteuses félicitations.

    - Pouah!!! Vous emboucanez , mon doux sire. Vous aurez sans nul doute délaissé le bon bain que tantôt je vous fis préparer avec soin.

    Présentez cependant ce front éburnéen pour que là je dépose un candide dessein. Sitôt fait, prfutt! Godefroy se transforme en crapaud vieux et laid et par bonds disparaît dans le jour évanescent.

    Délivré de son sort, il coule en bord de mare des jours heureux depuis lors.

     

      


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