•     Je suis fière, et déjà volontaire. Je veux aussi prendre la place qui me revient, je me creuse la cervelle pour  trouver le moyen de les épater. Avec mes faibles ressources, c’est sûr, et  à ma hauteur, si je puis dire. Tiens, je vois qu’ils me regardent, me sourient. Moi aussi je les aime, je les adore, je les découvre jour après jour, avec leurs défauts, leurs exigences et leurs espoirs. Je dois trouver un truc pas ordinaire, nouveau, du feu de Dieu pour les surprendre.

       Bon, récapitulons : je dors, c’est bien. Je mange, c’est bien. Je pleure, c’est normal. Je ris, c’est super. Je boude, déjà ! Je jette et je casse. Pas top. Je fais des bulles. Nouveau. Je rampe. Dangereux. Je cogite, je réfléchis, je scrute, j’observe, je jauge, je tape avec ma cuillère sur la tablette pour rythmer mes pensées. Le bruit, ça fait du bien, j’ai toute la vie devant moi pour aimer le silence. Mais j’ai déjà passé l’âge des merveilleux jets de purée. Dommage, c’était bien marrant. Je dois trouver un truc encore plus spectaculaire et dont je serais fière….
     …Pardon, je sais, je m’endors facilement, même en plein réflexion, oh là là ma tête, je prends toujours de mauvaises positions, encore une bosse… Je récupère lentement mes esprits, je risque un petit sourire pour rassurer tout le monde, je ne sais pas pourquoi j’attire ainsi l’attention sur moi,  un pet de travers et c’est la panique à la maison. Non, je n’ai pas mal à la tête, je me suis juste cognée contre la tablette, mais j’ai la tête dure, je suis prête à parer à tous les coups,   et je demande juste  un peu de tranquillité autour de moi pour mettre mon plan à exécution. Sur le tapis Blanche-neige,  j’avance rapidement à quatre pattes (je suis parfaitement rôdée dans ce genre d’exercice), c’est marrant, le monde vu d’en bas, je vois que je suscite un vif intérêt de la part de mes aînés.  Puis je relève la tête pour évaluer la distance entre la chaise et ma main. A genoux, je pose prudemment une main puis l’autre  sur le pied de la chaise, je m’agrippe, j’effectue une poussée pour tenter de poser mon pied gauche bien à plat. O hisse, que c’est dur, que d’efforts à accomplir. Je les imagine dans mon dos à rire, peut-être à se moquer ! Qu’importe, je ne veux pas abandonner en si bonne route, il y va de mon honneur.
       Une première tentative a échoué. Je suis morte de honte. En fait, je ne sais pas trop ce qui m’attend quand je serai là-haut, mais je sais que ça vaut la peine de retenter l’expérience. Ce qui m’énerve, c’est que je suis empêchée par ma couche qui me parait peser une tonne et contribue ainsi à déplacer dangereusement mon centre de gravité. Pourtant, j’ai de bonnes cuisses, bien musclées, je les dois sans doute à mon  appétit  et à mes nombreuses balades à quatre pattes dans la maison. Il me faut à tout prix  persévérer, je dois leur montrer enfin de quoi je suis capable !
       Cette fois, il me semble avoir trouvé un meilleur équilibre. Je renouvèle l’opération, mais en posant plus haut mes mains sur le dossier. Et en me forçant à maîtriser mes peurs. C’est vrai que j’aimerais faire la brave, mais en réalité j’ai une de ces trouilles ! Pourvu qu’ils ne s’en aperçoivent pas ! Ouf, enfin debout ! C’est un début. J’ai l’impression d’être une géante et avec le recul, je vois pour la première fois les deux yeux de Blanche-neige en même temps... qui semblent me fixer et m’encourager gentiment. A présent, il me faut à tout prix me séparer de cette fichue chaise qui s ‘agrippe à mes doigts et semble ne plus vouloir me lâcher…  ils sont là… un peu plus loin, ils me tendent les bras… rien de terrible ne peut  plus m’arriver…
       J’hésite, je chancèle, je titube, je flageole, je vacille…Je marche !

    Proposition d'écriture 235 - Un exploit - Cloclo

     

     


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  • Houston…
      
    Quarante-six heures après le décollage, Houston appelle le vaisseau spatial pour confirmer que tout fonctionne parfaitement et que les gens du centre de contrôle « s’ennuient à mourir». Neuf minutes après, l’équipage d’Apollo 13 entend une explosion. Le réservoir 2 d’oxygène vient d’exploser à 300 000 km de la terre, endommageant à son tour le réservoir 1. Le gaz s’échappe dans l’air, l’équipage perd graduellement l’approvisionnement en électricité et en eau, et le module Odyssey perd toute stabilité. Le commandant Swigert est le premier à lancer la phrase célèbre : « Houston, nous avons un problème ! »…

       Paris 12éme, même jour, même heure et même année…
    Je suis pourtant d’un naturel confiant mais cette attente prolongée commence à me peser.
       Depuis combien de temps suis-je là, confiné dans l’obscurité, à attendre ? Quelqu’un de l’extérieur est-il au courant de ma présence ici ? Qui me séquestre ainsi et pour quelle raison ?
       Pour le moment je ne manque encore de rien… Mais pour combien de temps ? Mes membres ankylosés ne répondent plus à mes appels. Mes bras grêles ne trouvent plus le chemin de mes yeux et j’ai du choisir la solution des faibles : j’incline ma tête jusqu’aux genoux. C’est la position dans laquelle je me suis réveillé dans ce lieu. Je m’habitue au manque de sommeil depuis que mon esprit s’aiguise. Je fais la chasse aux pensées. Dès qu’il s’en présente une, je l’agrippe et l’attire jusqu’à moi. Je la décortique, la décongestionne et ne me résigne à l’abandonner qu’après m’être assuré qu’elle ne peut plus m’être utile. Parfois la région des idées reste nue, alors, prudemment je remets à plus tard et fais le mort jusqu’à une autre impulsion de révolte… En me balançant mécaniquement, je m’aplatis sur le côté : j’ai réussi à bouger. Il s’agit de se mettre à plat-ventre, mais mon dos, pesant et mou adhère obstinément à la paroi. J’essaie de rouler sur moi-même mais mon cordon de survie m’étrangle et je reste coincé sous mon propre corps. Je salive une tiédeur humide que ma langue pâteuse et gonflée ne supporte plus et rêve d’un objet froid sur mes lèvres. L’étouffement menace ; ne cherche-t-on pas, de l’autre côté de la cloison, à diminuer ma ration d’oxygène afin de me renvoyer au néant ? Assommé de fatigue je lèche mon coude.
       Le réduit se met à vibrer anormalement et frémit à intervalles réguliers.
    Ce phénomène silencieux va-t-il s’amplifier ? Mes tentatives désordonnées pour ramper perturbent-elles un mécanisme subtil ? Le rythme s’accélère et les secousses gagnent en amplitude et en violence. Je suffoque.
       Il est trop tard pour regretter le temps du croupissement et des désirs de fuite. Le corps secoué et malmené, je n’arrive pas à protéger ma tête. Où va-t-elle s’écraser ?
       Une lumière envahit le réduit. Des ombres dantesques m’enserrent, m’entraînent et frappent sans fin ma peau cyanosée jusqu’à ce que je me fissure à la vie dans un interminable cri…

     


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  • Sans adjectif.Atelier Poudreurs d'escampette : proposition d'écriture 231

    En vous inspirant de Roland Barthes  qui a décrété dans son Manifeste  que la catégorie linguistique la plus pauvre est l’adjectif, écrivez un portrait sans en employer un seul dans le texte. En revanche le titre devra être un adjectif.
    « L’adjectif : Il supporte mal toute image de lui-même, souffre d’être nommé. Il considère que la perfection d’un rapport humain tient à cette vacance de l’image : abolie entre soi, de l’un à l’autre, les adjectifs. Un rapport qui s’adjective est du côté de l’image, du côté de la domination, de la mort. » Roland Barthes 


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  • Dans la pénombre, elle est là
    Les lacs d’Ecosse délavent ses yeux, le vert, le bleu jouent les gris
    Une bouche bois de rose, les lèvres s’ourlent de courbes au goût de fruit
    Les narines palpitent comme pur sang en colère
    Transparences de l’arum, volutes de pétale jouent la perfection de l’oreille
    La chevelure dégringole, rire des boucles sur les épaules, noirceur de soie
    Peau, poudre de riz, dessine l’ovale, le triangle du visage
    Equilibre roulement à bille sur un cou à la grâce d’un oiseau aquatique, sa fragilité
    Et puis elle disparaît dans la nuit
    Mirage ?

    Proposition d'écriture 234 - Belle - Mireille

     


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  • Devoir de fin de vacancesAtelier Poudreurs d'escampette : proposition d'écriture 231

    Choisissez l'incipit d'un roman que vous avez lu cet été (pas avant ! Si vous n'avez rien lu cet été, vous êtes dispensé de l'exercice), et faites-en le début de votre nouvelle.

    Post scriptum : si c'est "50 nuances de grey2", l'ouvrage culte de vos vacances, vous êtes également dispensés !


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  • (« Jules » de Didier van Cauwelaert)

        « Je sais qu’il faut se méfier des coups de foudre, mais je suis devenu brutalement amnésique ». Manifestation de rejet ? La morale bourgeoise et moi, ça fait deux, j’avoue. Je chéris ma maîtresse. Elle prétend me rendre au centuple l’amour que je lui porte. L’amour ?    Sentiment bien ambigu de son vocabulaire.
       Bon, elle m’aime. Admettons ! Mais alors pourquoi me refuse-t-elle la fréquentation des chiennes de l’immeuble ? Pire : j’ai l’impression qu’elle entend choisir la chienne de mon cœur à ma place… Un mariage arrangé ?
       - Nan !
       - Moi, je n’en veux qu’une seule : toi, ma Pimprenelle.
       Au premier coup d’œil, je suis tombé en arrêt.
       Depuis je ne pense qu’à toi. Je ne vis que pour toi.
       Longtemps tu as hanté mes rêves. Je t’enlevais. On partait en Camargue. On se mariait, on avait beaucoup d’enfants... et tant de bonheur ruisselait sur notre couple…
       Trois ans de hachélème, ça brise un clébard. Une «vraie» vie de chien : courte sortie pipi le matin ; long tunnel sédentaire, enfermé à double tour ; pipi-caca le soir. Vivement la déclaration des droits du chien : toute la journée, dans une barre de cages sans lapins, au huitième étage, avec une boîte de canigou fadasse et une gamelle de riz insipide... même les criminels de Fleury-Mérogis ne subissent pas ça.
       Par bonheur, j’avais ma Pimprenelle pour voisine d’escalier ; Pimprenelle, la jolie barzoï du quatrième, sa chevelure de vamp qui lui tombe sur les yeux… Tous les cleps du quartier me l’envie... Je la rencontrais fréquemment sur l’aire cacachien près des bacs à sable. Pimprenelle était une créature de toute beauté, et, contre toute attente, elle était aussi sympa qu’elle était racée. Ni crâneuse, ni hautaine, ni prétentieuse, ni farouche... elle avait du chien et une classe phénoménale. Plus tard, elle aimerait tourner des publicités pour shampoings canins... «un poil de rêve, soyeux et souple». On voit ça à la télé... un métier en rapport avec son animale beauté…
       Et toi ?
       Moi ?
       Moi ? Euh… cow-boy ! Je sais : il me manque le chapeau adéquat et les révolvers à barillets, mais j’ai ça dans le sang. Le goût des grands espaces, l’envie de courses folles, l’intelligence du troupeau, la force explosive, la vitesse, la virilité... Et côté look, c’est pas pour me vanter, mais Clint Eastwood peut aller se rhabiller...
       ...Ses maîtres et les miens nous privaient de contacts pendant les périodes chaudes. Ils m’empêchaient ainsi d’éprouver cette virilité qui restait donc toute théorique.
       Le plus grand bonheur de ma vie m’a cueilli un soir de juin. Son maître, incognito, ma maîtresse, incognita, Pimprenelle et moi, nous sommes retrouvés — fortuitement ? mon œil !     Aux fins fonds du bois de Saint-Cucufa, non loin de la pièce d’eau... Un sourire, deux sourires, la main dans la main, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, langoureux, les mots chuchotés, les rires étouffés, la respiration accélérée… La mousse était douce ; nos deux chaperons laissèrent tomber les laisses. Ce n’était pourtant pas un jour à nous lâcher la bride.
        Et voilà ! tout arrive. Nous avons vécu une merveilleuse soirée d’amour. Tous les quatre. Désirs assouvis et cœur joyeux, nous avons repris, en chantant, le chemin de notre hachélème, d’abord ensemble, puis séparément.
       Pimprenelle et ma maîtresse durent prendre la pilule du lendemain.
       Immédiatement, je suis tombé dans un abîme de dépression itérative et sinusoïdale. Arc-bouté sur mes quatre pattes, je refusais de quitter le cacachien après le pipi du matin ; je refusais l’ascenseur après le caca-pipi du soir ; j’exigeais de monter par l’escalier. Au quatrième, je me ruais sur le paillasson du 412 et je tentais de glisser ma truffe sous la porte de Pimprenelle. Elle était là. Nous geignions en chœur et en contre-ut. Le rut permanent. Durant la journée, j’alternais de longues périodes d’asthénie névrotique et de courts mais violents moments de délire et d’agitation, de folie et d’angoisses extrêmes. J’arrachais la moquette avec mes griffes, je rongeais le bas de la porte d’entrée, je pissais sur le canapé du salon, je pleurnichais lamentablement ou je hurlais comme le loup au clair de lune. En rentrant, mes maîtres me trouvaient affalé dans mes excrétions, haletant et fiévreux, sur le flanc, langue pendante, regard vitreux.
       Il fallait faire quelque chose.
       Appliquant l’adage chinois «Le chien va mal ? ausculte les maîtres», le cano-psychiatre entreprit une introspection sociétale et leur posa mille questions délicates sur leur vie auxquelles ils ne répondirent, pas toujours exactement, d’ailleurs. Puis il me fit allonger sur la moquette et m’interrogea. Quelques questions sur mes cauchemars, mes aspirations, mes souvenirs d’enfance, mes rapports avec ma famille, mes fantasmes. Puis il me testa.
       — Su-sucre ?
       — Waf waf !
       — No-nosse ?
       — Rrrrhoua ! houah !
       Il me tend une photo...
       — Chachat ?
       — Grrrrrr ! Grrrrr !
       Il enfile un bonnet de laine avec des oreilles de lapin :
       — Cherché... va chécher lapin !
       — Wououaaaarf !
       Je fus secoué par un inextinguible éclat de rire... l’air con qu’il avait avec sa moumoute sur la tronche...
       Le spécialiste était formel. Mon cas tenait du trouble obsessionnel, d’origine libidineuse, alimenté par un syndrome d’enfermement. Il manque de soleil, votre cador ; de courses folles au cul des vaches ; de parties de chasse, truffe au sol ; de contacts avec les filles de son âge...
       Bon. Il encaisse son chèque et nous raccompagne. « Votre ménage branle dans le manche... je ne sais si vous avez décidé de rester ensemble, mais... pour le chien, le spectacle des conflits matrimoniaux, c’est pas trop bon... »
       Je suis un ingrat. C’est ma maîtresse qui me serine ça sans cesse sous ses sourcils circonflexes des grands jours...
        Un beau matin, mes maîtres ont déménagé, pour sauver leur couple — et leur chien — disaient-ils. Nous sommes maintenant installés dans une jolie fermette à Trou-sur-Morin.
       Ingrat ? Je dispose, certes, d’un très grand terrain de jeux et je cavale à m’époumoner. A tourner comme un dément, tout autour du lopin, j’ai creusé mon chemin de ronde. Comme après le passage d’Attila, l’herbe n’y repoussera jamais. Je me jette sur tout ce qui bouge : piétons, cyclistes, facteur, livreurs, gendarmes. Tout. Mais je me cogne la truffe à ce foutu grillage et je m’affale dans l’amertume et la mélancolie. Ici personne ne s’occupe de moi. Ils se sont rabibochés sur mon dos, ces deux-là, mais moi, ils m’interdisent de passer le portail ! Enfermé. Dehors, mais dedans !
       Double peine. Pimprenelle me manque terriblement. J’en suis malade. Je perds mes poils hors mue tel un chien galleux et je me gratte au sang. Il y a bien la chienne d’à côté qui me fait de l’œil... «une gentille chienne et des voisins charmants», me suggère ma maîtresse sur des tons sucrés. Elle veut me caser ? Avec cette vamp au QI de pois chiche ? Pas  question !
       Il n’y a que toi, ma Pimprenelle... Que toi… Si tu savais comme je les regrette, nos pipis au cacachien !
       Longtemps tu as hanté mes rêves... je t’enlevais…
       Il est minuit. J’ai creusé sous le grillage toute la journée d’hier. La lune claire m’accompagne, haut dans le ciel étoilé. J’ai pris la route en sifflotant. J’arrive, ma Pimprenelle… J’arrive ! 

     


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  • (Une sainte – Emilie de Turckheim – Le livre de poche)
        « Très tôt, elle sut qu’elle serait sainte. » Cependant, il ne suffisait pas de le savoir, il fallait s’y employer. Elle avait toujours le prix de meilleure camaraderie en classe, mais c’était banal, il y en avait un par classe. Elle fit les courses des petites vieilles dans son quartier. Celles-ci lui donnaient la pièce et la forçaient à l’accepter. Un travail rémunéré n’a rien d’un geste pieux. Elle allait au catéchisme régulièrement, à la messe tous les dimanches, se confessait bien qu’elle n’ait véritablement rien à avouer qui puisse être considéré comme un péché, à part peut-être justement le dimanche après-midi la part de gâteau confectionné par sa mère dont elle se délectait. Au désespoir de ses parents, elle ramenait chez elle tous les chats errants pour les nourrir et les soigner. Serait-elle bonne sœur, infirmière, travaillerait-elle à la SPA ? La question lui était posée comme à tous les enfants de son âge, bêtement d’ailleurs, car très peu savent alors à quoi ils se destinent. Elle n’osait répondre : « je serai sainte », c’était pourtant ce qu’elle pensait en son for intérieur.

        A l’église, quand elle s’y rendait seule, elle s’adressait à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, une statue la représentant en pied, serrant contre sa poitrine un Christ en croix, et lui demandait de lui révéler sa « petite voie ». Or, celle-ci restait de marbre. Entrer au couvent ne lui semblait pas le juste chemin pour atteindre la sainteté : pour être déclarée sainte, il fallait que l’environnement eut conscience de l’extrême dévouement de la postulante.  
        Le jour de sa communion solennelle, en avalant l’hostie, elle sut qu’il fallait renoncer à son corps pour accueillir celui du fils de Dieu. Elle cessa donc de manger. Ses parents eurent beau supplier et tempêter, rien n’y fit, si ce n’était l’état de faiblesse dans lequel elle se retrouva bientôt qui la conduisit directement à l’hôpital, où elle n’eut plus qu’à obéir. Dès qu’elle fut en meilleure santé, elle insista pour suivre l’infirmière dans sa tournée de soins, pas longtemps : elle s’étala bientôt de tout son long sur le sol.
        Lorsqu’elle reprit les cours, ses camarades la regardèrent curieusement. Elle se sentait ostracisée. Fallait-il en passer par là pour atteindre la voie de la sainteté ? Le bruit s’était répandu dans le village et les garçons aussi la fuyaient. Enfin, pas tous ! Michel, avec son doux visage, lui souriait. Le temps passa sans qu’une solution à son problème ne lui vienne à l’esprit.
       Un peu plus grand et plus âgé qu’elle, Michel aurait été joli garçon, si ce n’était sa bosse dans le dos. Voilà, se dit-elle alors qu’elle travaillait à la ferme familiale, je vais lui sourire, lui parler, l’aider à vivre. Et elle l’aida tant et tant qu’un petit ange fut conçu, et certainement pas par l’opération du Saint Esprit. Elle fut obligée de confesser pour la première fois un péché capital à Monsieur le Curé qui ne manqua pas de la gronder. « Comment, toi, Bernadette, mais quelle honte ! » Son erreur, qu’elle n’avait d’ailleurs pas considérée comme telle, fut vite réparée, elle endossa pour la deuxième fois de sa vie une superbe robe de dentelle blanche et, se regardant dans le miroir, elle crut voir dans son diadème une auréole.   

     


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  • Manque de sensAtelier Poudreurs d'escampette : proposition d'écriture 231

    Votre histoire mettra en scène un personnage chez qui un sens est déficient.
    Sens peut être pris au pied de la lettre ; à savoir l'un des 5 sens, mais il peut aussi définir une aptitude particulière.

    Ex : sens de l'orientation, sens des affaires, sens de l'humour, sens de la répartie... Etc... Etc...


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  •     Voilà c'était lâché, je n'avais pas de sens pratique, c'était le motif exact de sa rupture, elle, la fille sensuelle, sensée, sensitive, sensorielle, trouvait que voilà, rien n'allait plus, je filais dans le mauvais 

    sens, dans tous les sens du terme, elle disait que c'était épuisant à la fin (je n'ai jamais su à la fin de quoi d'ailleurs, la fin de nous deux peut être) j'ai le sens des réalités il me semble.
       Déjà dès le début elle voulait que je prenne des orientations, moi je n'ai rien d'un oriental, vous comprendrez mon désarrois, on ne devient pas du jour au lendemain  un imam turc, j'ai pourtant essayé en achetant un narguilé, j'ai fait des efforts tout de même !
       Aucun résultat, jamais contente, jamais ravie au sens large du terme, ni sur le tapis persan, ni quand je la caressais dans le sens du poil et encore moins dans le sens contraire des aiguilles d'une montre.
      
    Par exemple, il ne nous arrivait jamais disait-elle de nous endormir sens dessus dessous et pourtant le matin elle trouvait que j'étais coiffé en dépit du bon sens, donc dans un certain sens je n'en étais pas resté à la théorie.
      
    Alors ce matin j'ai fait ma valise, et je lui ai lancé en partant un regard lourd de sens. Le temps d'atteindre la porte de sortie et d'aller la claquer sur un sens à donner à ma vie à présent, je l'entendis me dire :

    « La sortie c'est dans l'autre sens et tu as enfilé ton pull sens devant derrière » 


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  •     Là où je veux vous emmener aujourd’hui est un endroit bien loin de nous, dans l’hémisphère sud de la planète, en Patagonie chilienne. Là où vomissent encore les volcans trublions, les hommes gauchos et où  les femmes fécondes entretiennent le foyer. Là aussi où les lacs froids comme la mort ensevelissent les civilisations disparues. Là où errent les âmes des défunts, les indiens Mapuches, peuples de la terre, exterminés par les conquistadors espagnols et la civilisation.  

    Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle

       
         C’est au siècle dernier que cette histoire a émergé. Mes amis araucaniens, originaires de la région, me la contèrent un soir d’été austral, février 1990, lors d’un asado traditionnel, face au lac Villarica, dos au volcan du même nom. Nous étions au Chili, à Pucon très exactement, ville à ce jour reconnue comme le Saint-Tropez des riches familles locales et terres originelles des indiens. Ce récit constituera pour les uns un simple divertissement. En  émergera sans doute pour les autres un véritable sens et une évidente morale.   
         En 1980 naquit en ces lieux une petite fille que l’on nomma Munay. Sa famille, descendants des indiens mapuches, vivait là depuis toujours. Les parents, Luis et Maria tenaient l’épicerie principale de la ville.  Munay (amour en langue mapuche), arrivait tardivement. Le couple quadragénaire n’espérait plus cet enfant du miracle mais avait beaucoup prié.    
         La première année de Munay ne fut que célébrations et fêtes, cette petite fille tant attendue cristallisait toute l’énergie des parents et monopolisait, tant leur amour que leur attention et leurs espoirs.    
         La deuxième année de l’enfant s’avéra plus difficile, Munay était aveugle, tous les tests le confirmèrent. Pour Luis et Maria l’enfer venait tout juste d’entrouvrir ses gigantesques portes…    
         Munay était pourtant la plus jolie petite fille de la création. Comment réaliser que ces grands yeux châtaigne, ourlés d’épais cils  bruns, dardant sur vous un regard  intense et pétillant,  n’y voyaient aucune image, aucun reflet. Si petite, si chétive, elle portait fièrement une lourde tresse, exacte réplique de la couleur de ses yeux. Elle avait ce teint de porcelaine que l’on n’attribuait généralement qu’aux anglaises de souche. Loin de ressembler à la bouche cramoisie des autochtones araucaniennes, les lèvres de Munay semblaient vidées de leur sang. Elles étaient rose poudré, à  peine teintées, elles n’avaient guère de couleur mais l’on ne voyait cependant qu’elles en contemplant l’étonnante perfection de cette petite fille.    
         La troisième année de la vie de la petite fut sans doute la pire pour Luis et Maria. Non seulement Munay était aveugle mais elle se révéla également sourde et muette.    
        Suite à une brûlure sur le barbecue du jardin, les parents ne purent que s’incliner devant le tout dernier diagnostic, Munay n’avait pas le sens du toucher,  caresses ou  douleurs n’avaient aucun effet sur elle. L’enfant s’avéra de  plus, dépourvue d’odorat et de goût, son agustie était totale. Les plus éminents médecins de la planète s’emparèrent du phénomène, les médias du monde entier saisirent aussitôt la manne. Cette merveilleuse petite fille n’avait plus aucun sens, elle était pourtant radieuse, belle et heureuse, incroyablement sereine et épanouie par l’incroyable plénitude de sa vie intérieure.    
         Comment expliquer la joie de vivre de cette enfant ? Elle n’y voyait pas, n’entendait pas, ne pouvait s’exprimer, ne sentait rien et ne ressentait rien. Quelle leçon de vie pour la planète ! Elle avait un corps sain et bien fait, une grâce exceptionnelle, un esprit forteresse construit par l’amour des siens, l’intelligence et l’autonomie de sa pensée. Elle vivait une vie de papillon ou de libellule, ses handicaps alliés à sa beauté l’avaient rendue unique, précieuse,  lumineuse, extraordinaire. Ses yeux morts  donnaient la joie à qui la contemplait.   
         Cette enfant semblait comblée. Les marchands du temple décidèrent de creuser le sujet …   Proposition d'écriture 232 - Le grand coiffé - Joëlle 
         Encouragée et financée par un gouvernement récupérateur et des médias intéressés, la famille, issue d’indiens Mapuche veillait à la « guérison » de l’enfant. Elle trouva enfin « le grand  coiffé », un vieillard plus que centenaire, grand mage et sorcier des Andes, capable de tous les miracles… Il passa deux nuits près de l’enfant, brûlant des herbes, récitant de mystérieuses incantations face au volcan. Tout ce temps Munay ne cessa  de hurler. Au petit matin du troisième jour, « le grand coiffé » quitta en vacillant la maison de bois des parents, réclama ses  pesos et affirma que la petite était libérée de ses démons. Munay sortit à son tour de la cabane, elle y voyait désormais  parfaitement bien. Son regard se porta tout d’abord sur le ciel plombé, le lac immobile, le volcan aux fumerolles éparses, sur ses parents ensuite. Il s’attarda un long moment sur la meute de curieux massée alentours. Elle entendit clairement les cris de la horde de journalistes postés tout près de là. Elle sentit la chair animale qui grillait sur le barbecue de la terrasse en prévision de l’asado du miracle. Quelques gouttes de pluie tombèrent sur ses lèvres, leur goût la révulsa. Elle s’accroupit enfin pour caresser l’herbe du jardin, un gazon artificiel que l’on avait posé la veille pour faire joli face aux caméras.    
         La petite n’aima rien du monde nouveau qu’elle découvrait.  Elle pleura un instant son univers d’avant puis, se retourna, courut à la cabane de bois, récita les incantations du « grand coiffé » à l’envers, et fut à nouveau privée de tous ses sens. Elle retrouva alors le bonheur d’exister et un sourire d’ange se dessina alors sur ses lèvres si roses.


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